Klaus Kinski, l'illustration exemplaire du caractère paroxysmal

Herzog et Kinski, le couple le plus épileptique du cinéma moderne

Biographie : Cinéaste de la démesure, Werner Herzog a construit une œuvre dense, hétéroclite, voyageuse, en un mot passionnante, commencée au milieu des années 1960 et composée de plus de cinquante films. Né en 1942, le cinéaste allemand a grandi dans les montagnes isolées de Haute Bavière avant de partir pour l’Égypte puis le Soudan, et de réaliser son premier court métrage, à l’âge de 19 ans. Dès ses premières formes : Signes de vie, Fata Morgana, ou encore Futur handicapé, il affirme l’essence de son travail. Refusant de se laisser enfermer dans la dichotomie entre fiction et documentaire, il est en quête perpétuelle d’une « vérité au-delà des faits et bien plus profonde que les faits ».

De son Allemagne natale à la jungle amazonienne, de l’immensité des déserts de.sable aux horizons glacés des pôles, l’infatigable voyageur Herzog traque dans l’ailleurs la dimension épique dont seront empreints les. films qui l’érigeront en pionnier du renouveau du cinéma allemand des années 1970, L’Énigme de Kaspar Hauser, et Aguirre, la colère de Dieu, notamment. Son goût de l’extrême le pousse à des situations de tournage et à des rencontres toujours plus inouïes, dont celle avec l’acteur Klaus Kinski culminera dans Fitzcarraldo. Depuis le milieu des années 1980, le cinéaste — considéré par Gilles Deleuze comme « le plus métaphysicien des auteurs de cinéma » dans la mesure où « si l’expressionnisme allemand était déjà pénétré de métaphysique, c’était dans les limites d’un problème du Bien et du Mal indifférent à Herzog » =moins exposé médiatiquement, n’a-jamais cessé de rechercher, à travers l’image, le supplément immatériel de la” vie.

Introduction à la rétrospective intégrale : (Werner Herzog l’aventure cinéma, organisée par le Centre Pompidou du 10 décembre 2008 au 2 mars 2009.

Entretien

Ces deux-là ne pouvaient revenir qu’ensemble. Surtout qu’ils sont aussi oubliés l’un que l’autre. Ces deux-là ont pourtant été des idoles, des héros. Mais aujourd’hui, qui se souvient de Klaus Kinski, mis à part les amateurs de western italien du type Et le vent apporta la violence d’Anthony Dawson ou El Chuncho de Damiano ? Et Werner Herzog doit plus son regain de notoriété actuel à Harmony Korine (Julian Donkey Boy, où Herzog joue le père) qu’aux quelques nostalgiques de Fata Morgana où Les Nains aussi ont commencé petits. L’un et l’autre étaient des héros quand Aguirre, la colère de Dieu (72, le premier de leurs cinq films communs) remplissait les petites salles du Quartier latin, quand Klaus Kinski était le comédien le plus fascinant de la nouvelle scène allemande. Après Aguirre, il y a eu Nosferatu, fantôme de la nuit (78) et Woyzeck (79), puis Fitzcarraldo (82), qui fit encore un peu parler d’eux, puis Cobra Verde (87). Depuis, Werner Herzog s’est consacré au documentaire et à l’opéra, n’a plus fait qu’un long métrage de fiction : Le Cri de la roche (91), une histoire d’alpinisme qui a été vue par encore moins de monde que Cobra Verde. En 91, Klaus Kinski est mort dans l’indifférence générale. Tout juste si les nécros ne commençaient pas par mentionner qu’il était le père de Nastassja K. Huit ans après, Herzog livre “leur” sixième et dernier film, Ennemis intimes, une évocation apaisée de cette folie partagée. Ni larmoyant ni mélancolique, Herzog n’exprime ni regrets tardifs ni vengeance déplaisante. Il tient surtout à ce que Kinski soit à nouveau considéré comme l’acteur grandiose qu’il redevenait sous l’œil de sa caméra. Mais il n’omet pas le côté insupportable du personnage et se garde bien de le plaindre ou de le glorifier. Si Ennemis intimes est un film à la fois drôle et stimulant, c’est parce qu’Herzog ne traite pas Kinski en ami, mort dont il faudrait ménager ou salir la mémoire. Car ce film n’est pas consacré à une mémoire commune et mouvementée ; plus ambitieux, il traite de la présence intacte du comédien absent. Ni règlement de comptes ni éloge posthume, Ennemis intimes contient le surgissement inattendu de deux grands artistes qu’on avait oubliés. C’est encore par Herzog que Kinski fait son dernier come-back — et réciproquement. Ce film est l’interrogation émouvante de ce lien insécable.

 

FRÉDÉRIC BONNAUD Pourquoi avez-vous décidé de faire ce film sur Klaus Kinski maintenant ?

C’est un projet que j’avais en tête depuis très longtemps. Même à l’époque où nous travaillions encore ensemble, je me disais que notre relation dépassait largement le cadre d’un rapport normal entre un réalisateur et un acteur. Il se passait entre nous quelque chose de paradigmatique. || y a deux ans, le film s’est tout à coup matérialisé devant mes yeux : il était là, dans la même pièce que moi. J’étais prêt, le moment était venu, je pouvais voir tout ça avec humour, légèreté et chaleur.

Vous souvenez-vous de ce que vous avez ressenti en apprenant la mort de Kinski ?

J’avais arrêté de travailler avec lui bien avant sa mort. Quand j’ai entendu la nouvelle, je l’ai comprise uniquement d’un point de vue acoustique. Mais des mois plus tard, je fus invité à disperser ses cendres dans le Pacifique : c’est là que j’ai réellement compris. Quand j’ai eu ses cendres dans les mains, j’ai compris que c’était Klaus. Au moment où les cendres se sont enfoncées dans l’océan, un phoque est sorti de l’eau, il s’est tourné sur le dos et m’a regardé pendant dix bonnes secondes.

Avez-vous écrit un scénario ?

Il n’y a pas eu de scénario. Je savais seulement que je voulais retourner à tel ou tel endroit, pas seulement sur des lieux de tournage mais aussi sur des lieux qui avaient scellé nos destins. Aguirre est le fleuve de notre destin, au sens littéral et direct du terme. Je me suis installé devant la caméra et j’ai commencé à parler, sans avoir rien préparé.

Y a-t-il eu un contact entre Kinski et vous à l’époque où il a habité dans votre maison familiale, à Munich ?

Oui, nous communiquions. En fait, il voulait tout le temps m’éduquer ! Lorsque nous mangions à la même table par exemple, il lançait les couverts — fourchette, couteau, tout ÿ passait — par terre et mangeait avec ses doigts. Il me disait alors « Manger est un acte bestial, il faut manger . comme un animal.” J’étais gosse à l’époque et je le regardais avec de grands yeux étonnés.

Comment expliquez-vous que Kinski, cet acteur génial, ne restera dans l’histoire du cinéma que pour les films que vous avez faits ensemble ?

Je trouve scandaleux que les gens de cinéma n’aient pas compris qu’ils avaient sous la main une figure absolument extraordinaire en la personne de Kinski. Mais il y a aussi autre chose : Kinski ne travaillait que pour l’argent. Il refusait les projets qui ne rapportaient pas. Il a refusé de travailler avec Fellini. “Cette vermine ne paie pas assez bien”, voilà l’expression qu’il employait.

Mais je ne pouvais payer qu’une petite partie de ce que Fellini pouvait payer. Il y avait donc un paradoxe dans ce que disait Kinski. L’argent étant l’unique critère de choix pour lui, c’était donc aussi de sa faute : il se fichait complètement de savoir dans quels films il allait tourner. Tant que ça payait, il était prêt à tout, il acceptait tout. Il voyait donc le cinéma comme une activité purement alimentaire. Et il détestait encore plus le théâtre ! Mais je sais pourquoi : au théâtre, il aurait été obligé d’apprendre de longs textes, et.il était trop paresseux pour cela ! Il lui est souvent arrivé d’interrompre une représentation théâtrale en plein milieu. Il insultait le public. Mais j’en connais la raison : il ne connaissait pas son texte ! Personne n’a encore été en mesure d’établir sa filmographie, personne ne connaît le nombre exact de films qu’il a faits. Dans les cinq films que nous avons tournés ensemble, nous nous sommes entraînés mutuellement sur un terrain où personne n’était encore allé. Ce terrain était miné, il y avait même danger de mort. En plusieurs occasions, nous sommes passés à deux doigts du meurtre, nous étions à deux doigts de nous tirer dessus. J’ai failli le tuer, et lui aussi a bien failli me tuer. Chacun de nous se faisait des scénarios dans sa tête pour tuer l’autre. Moi, j’avais élaboré le scénario parfait, avec alibi et tout ! Ces histoires que j’imaginais étaient si merveilleuses qu’il faudrait un jour les consigner noir sur blanc. Ça me fait rire d’y repenser. Mais la vérité, c’est qu’on n’est vraiment pas passés loin !

Le mystère de votre relation, c’est qu’à chaque fois que vous l’avez appelé, il est venu.

C’est vrai. Mais quand lui m’a appelé pour tourner Paganini, j’ai décliné l’offre. Pour moi, il fallait qu’il le fasse tout seul, ça ne faisait pas l’ombre d’un doute. Par ailleurs, il était aussi très jaloux de moi. Il ne supportait pas que quelqu’un d’autre que lui participe activement à la réalisation d’un film. Kinski s’est marié quatre fois, et sa veuve vietnamienne croyait dur comme fer que c’était Klaus qui avait tourné tous nos films. Elle voulait en vendre des extraits ! C’était sa manière à lui de présenter les choses : il lui disait que c’était ses films à lui. En privé, voilà le tableau qu’il faisait de la situation : il se disait réalisateur, producteur, détenteur des droits.

Pourquoi aucun autre grand cinéaste allemand de votre génération n’a utilisé cet acteur exceptionnel ?

Sur un tournage, personne n’était en mesure de le supporter plus d’un ou deux jours. Kinski au quotidien, c’était un immense problème. Le deuxième jour de tournage, l’équipe au complet et tous les acteurs se mettaient en grève. Ils me disaient “Mais comment peux-tu à nouveau nous infliger cette punition, cette pestilence ? Nous quittons le tournage, nous jetons l’éponge.” Alors Kinski plus tous les autres étaient contre moi. Le facteur insécurité était très élevé. Il a brisé tellement de contrats en plein milieu, il ne supportait jamais de rester longtemps quelque part, il était vite pris de panique et devenait hystérique comme un cheval de course. Mais un cheval de course qui ne peut courir qu’un kilomètre avant de s’effondrer. Donc, pour continuer le tournage, il fallait le soutenir, l’aider, le porter à bout de bras. Tous les jours, il y avait au moins deux engueulades comme celle qu’on voit dans le film. En fait, tout se compliquait dès que ce n’était plus lui le centre d’attention. Quand arrivait une véritable catastrophe, comme un accident d’avion, il piquait des crises extrêmement violentes.

Vous avez enchaîné Nosferatu et Woyzeck. Était-ce supportable physiquement ?

A l’époque, j’ai intentionnellement tourné ces deux films avec Kinski l’un à la suite de l’autre. Je savais qu’après Nosferatu Kinski serait très… fragile, très sensible, à fleur de peau. Exactement comme il apparaît ensuite dans Woyzeck. Après. un film aussi difficile que Nosferatu, toute personne sensée se mettrait au vert pendant six mois, or on a commencé à tourner Woyzeck six jours seulement après avoir terminé Nosferatu J’étais conscient de la fragilité de Kinski à la fin de ce premier tournage, et c’était un élément très important pour Woyzeck. Nous en étions conscients tous les deux. Il m’arrivait de devoir le provoquer pour qu’il hurle pendant deux heures et se vide, et après seulement on pouvait commencer à tourner.

Quand vous ne travaillez pas ensemble sur un plateau, Kinski continuait-il à occuper une part de vos pensées ?

Non, il n’occupait pas mes pensées, parce que je vais de l’avant et que je travaille beaucoup. Mais il existe une certaine présence naturelle de Kinski. Je fais partie des gens qui ne pourront jamais dire qu’il est vraiment mort. À cause de cette présence, quand on voit Aguirre, Fitzcarraldo, Nosferatu ou Woyzeck, on comprend que ce sont des films qui n’ont pas d’âge. Ce sont des films qui ne vieillissent pas. Après Cobra Verde, nous nous sommes revus quelques fois. Je suis allé lui rendre visite et j’ai passé une nuit chez lui. J’avais du chagrin et j’ai pu le partager avec lui. Mais il s’agit là d’affaires privées et avec Ennemis intimes, je ne voulais pas faire un album de famille, même si je ne trouve aucun précédent cinématographique à la relation que j’ai eue avec Kinski. Je suis fermement convaincu que ce film lui aurait plu. En public, il aurait piqué une crise, mais en privé, il lui aurait plu. Quand on me pose la question, il m’arrive de dire que Kinski a beaucoup aimé le film ! Tout simplement parce qu’il est encore très présent.

 

Entretien par Frederic Bonnaud et Jutia Dorner,

LES INROCKUPTIBLES – NOVEMBRE 1999