Jean Mélon

Télécharger pdf : cliquer ici

Fantasmes originaires et système des pulsions

 

Les feuillets psychiatriques de Liège  13/1, 17-25 (1980)        par Jean MELON

 

Quand FREUD se pose la question de savoir ce qui, chez l’homme, peut se concevoir comme un équivalent de l’instinct animal, ce n’est  pas la pulsion qu’il invoque, ce sont les * »fantasmes originaires” (Urphantasien).

Si la notion d’instinct mérite d’être maintenue dans la théorie psychanalytique, c’est seulement en tant qu’elle s’applique à cette “sorte de savoir difficile à définir, de prescience (Vorbereitung zum Verständnis)”… “ce patrimoine instinctif qui constituerait le noyau de l’inconscient (Kern des Unbewussten), une sorte d’activité mentale primitive” (1).

Ces schémas phylogéniques innés que sont les «  fantasmes originaires » sont « comme des catégories (Kategorien) philosophiques chargées de classer les impressions de la vie (Unterbringung der Lebenseindrücke) » (2).

Les « fantasmes originaires » n’entraînent aucun comportement instinctuel. Ils ne sont pas les déclencheurs mais les ordonnateurs et les organisateurs du désir humain.

En définitive, il n’existe pas de manifestation pulsionnelle, au sens strict du terme, qui ne soit de quelque façon marquée à leur sceau.  Si on veut conserver au concept de pulsion sa définition canonique de “concept-limite entre le psychique et le somatique, représentant (Repräsentant) psychique des excitations (Reize) issues de l’intérieur . du corps et parvenant au psychique … ”(3), on doit admettre que le pulsionnel n’est pas dissociable du psychique. Tout ce qui est pulsionnel appartient déjà de plein droit à l’ordre psychique.

C’est pourquoi, en fin de compte, il est justifié de désigner les pulsions comme des “êtres mythiques” (4). Elles ne sortent jamais nues de quelques puits; partout où elles surgissent, elles sont déjà couvertes par le voile de l’Imaginaire.

Si on s’en tient à cette acception du concept de pulsion, on est légitimé à considérer les “fantasmes originaires” comme des sortes de matrices qui informent certaines excitations corporelles de telle sorte qu’elles sont traduites en manifestations pulsionnelles, c’est-à-dire en phénomènes psychiques. Les “fantasmes originaires” sont les vecteurs de la transformation du “ »Reiz » en « Trieb ».

FREUD s’est toujours défendu, consciemment du moins, contre la tentation de systématiser. Il n’a pas voulu assigner un nombre aux pulsions, encore qu’il ait admis la nécessité de repérer les ” pulsions originaires non sécables (nicht zerlegbaren Urtriebe)” (5). Quant aux ‘fantasmes originaires”, s’il en a finalement retenu quatre (séduction, scène primitive, castration, régression intra-utérine), il n’en a pas clôturé la liste. Son admiration pour KANT n’allait pas jusqu’à l’induire à imiter le philosophe dans une tentative de dresser la liste exhaustive des catégories de la pensée inconsciente.

SZONDI, par contre, s’engage délibérément dans cette voie. Son ambition d‘exhumer le système complet des pulsions est proclamée d’entrée de jeu.

« Un système des pulsions, écrit-il, doit nous donner une vue synthétique de tout l’ensemble de la vie pulsionnelle, comparable à l’impression globale que nous donne la lumière blanche, mais il doit également permettre d’étaler le “spectre” des pulsions, tout comme la lumière est décomposable en ses couleurs. C’est là une tâche fort difficile et il n’est point étonnant qu’on n’y soit pas encore parvenu ” (6).

A lire SZONDI, on a le sentiment que le doute ne l’a jamais visité quant à l’excellence de sa découverte.

Mais on aurait tort de voir dans le style apodictique de son discours le signe d’une paranoïa scientifique. Ce serait méconnaître le scepticisme foncier qu’il professe à l’endroit de son « Triebsystem », envisagé comme modèle théorique. Empiriste acharné, comme il se définit lui-même, SZONDI s’est toujours méfié de cette chose qui lui fut révélée dans un rêve. Aussi s’est-il peu interrogé sur les propriétés formelles et structurales de son schéma. Il s’est plutôt préoccupé de lui donner un contenu empirique et il a cherché du côté des sciences naturelles, en l’occurrence la génétique, un référent susceptible d’asseoir scientifiquement ses découvertes, comme si l’enracinement dans les sols prétendus fermes de l’expérience clinique et des sciences exactes était un gage d’authenticité. Ce qui advint en fait fut la production d’une théorie génique fantastique dont la structure ne correspond à rien de dûment établi dans les sciences de l’hérédité, mais se trouve être homologue de ces schémas phylogéniques innés que sont les “fantasmes originaires”.

Nous pensons en effet que ce qui transparaît en filigrane des « positions pulsionnelles » mises en forme par le schéma szondien est la totalité des positions assignables au sujet dans l’ensemble – qui fait système – des « fantasmes originaires”.

La référence aux fantasmes originaires maintient la filiation innéiste, chère à SZONDI, en évitant l’hypostase substantialiste où conduit la théorie génique.

 

LAPLANCHE et PONTALIS ont pointé quelques-unes des propriétés communes aux quatre grands fantasmes originaires.

« Si l’on envisage les thèmes qu’on retrouve dans les fantasmes originaires (scène originaire, castration, séduction), on est frappé par un caractère commun : ils se rapportent tous aux origines. Comme les mythes collectifs, ils prétendent apporter une représentation et une “solution” à ce qui pour l’enfant s’offre comme énigme majeure ; ils dramatisent comme moment d’émergence, comme origine d’une histoire, ce qui apparaît au sujet comme une réalité, d’une nature telle qu’elle exige une explication, une “théorie”.

Dans la “scène originaire”, c’est l’origine du sujet qui se voit figurée; dans les fantasmes de séduction, c’est l’origine, le surgissement de la sexualité; dans les fantasmes de castration, c’est l’origine de la différence des sexes” (7).

Dans le fantasme de régression intra-utérine, ajouterons-nous, c’est la question de la vie elle-même qui est posée, et conjointement celle de la mort, de l’être-là, de l’ici-bas.

Les ‘fantasmes originaires” apparaissent donc comme les matrices de toutes les théories sexuelles infantiles, censées résoudre les énigmes majeures.

Mais ce qui est énigmatique est aussi, et d’abord, traumatique. A chaque fantasme originaire correspond un traumatisme spécifique : de se découvrir mortel, irrémédiablement coupé du flux immortel de la vie (régression intra-utérine), de n’être pas l’objet du désir de l’Autre (séduction), d’être situé dans l’ordre des générations (scène primitive) et des sexes (castration).  C’est dire que les “fantasmes originaires” entretiennent les plus étroits rapports avec l’automatisme de répétition et la pulsion de mort qu’ils ont en somme pour mission urgente de contenir en lui prêtant figure humaine.

S’ils offrent un canevas pour penser le(s) manque(s) originaire(s), ils sont aussi par conséquent le théâtre d’une première mise en scène du désir.

Le fantasme n’est pas le produit du désir, il est mise en scène du désir, représentation d’une scène où nul objet nommément désigné n’est visé par le sujet. :

« Le sujet, écrivent LAPLANCHE et PONTALIS, ne se représente pas l’objet désiré mais il est représenté participant à la scène, sans que, dans les formes les plus proches du fantasme originaire, une place puisse lui être assignée (d’où le danger, dans la cure, des interprétations qui y prétendent). Conséquences : tout en étant toujours dans le fantasme, le sujet peut y être sous une forme désubjectivée, c’est-à-dire dans la syntaxe même de la séquence en question. D’autre part, dans la mesure où le désir n’est pas pur surgissement de la pulsion, mais est articulé dans la phrase du fantasme, celui-ci est le lieu d’élection des opérations défensives les plus primitives telles que le retournement contre soi, le renversement dans le contraire, la projection, la dénégation; ces défenses sont même indissolublement liées à la fonction première du fantasme – la mise en scène du désir – s’il est vrai que le désir lui-même se constitue comme interdit, que le conflit est conflit originaire ” (8).

Les fantasmes obéissent entièrement à une logique de type dialectique en ce sens que les conflits qu’ils articulent ne sont dépassables qu’en termes de conflit d’un autre ordre. Le conflit est inhérent à la vie psychique. L’absence de conflit est synonyme de mort psychique.

Chaque fantasme met donc en scène des désirs et des interdits, ou des conflits de désirs, qui s’interpellent sur un mode dialectique, dialectique inter- ou intrasubjective, car le fantasme affronte deux sujets, ou les parties clivées d’un même sujet.

Prenons l’exemple du fantasme de castration : il ÿ a le sujet qui interdit et menace, et il y a le sujet interpellé, qui avalise la menace de castration ou qui la désavoue; d’où quatre positions subjectives élémentaires qui s’excluront réciproquement ou s’imbriqueront mutuellement; disons pour faire image et compliquer les choses qu’il s’agit des positions paranoïaque (identification du sujet à la Loi, usurpatrice de la fonction symbolique), psychopathique (identification au hors-la-loi) et, du côté des positions plus spécifiquement désirantes – orientées dans le sens du désir d’objet promu par l‘interdit – des positions perverse (identification au sujet qui jouit sous la menace et ne valorise que ce qui est frappé d’interdit) et névrotique (identification au sujet qui redoute l’exécution de la menace et se comporte en conséquence).

L’objet, répétons-le, n’est pas représenté dans le fantasme; c’est une inconnue, un X, jamais donné d’emblée; ‘ce n’est qu’en raison de son aptitude particulière à rendre possible la satisfaction qu’il est adjoint ” (9).

La subjectivation est la marque essentielle du fantasme en ce sens qu’il y est toujours question de conflits de sujet à sujet, ou entre les parties clivées d’un même sujet. Le clivage du sujet est évidemment la condition même de l’émergence de n’importe quelle position fantasmatique.

Dialectique et clivage, on aura reconnu les concepts privilégiés par SZONDI, qui les invoque constamment tout au long de son œuvre; à juste titre, puisque les clivages multiples, induits par le happement du sujet dans les fantasmes originaires, et les conflits dialectiques qui s’ensuivent, sont précisément ce qui préside au jeu des pulsions, elles-mêmes enracinées dans des positions fantasmatiques qui les réactivent sans cesse.

FREUD s’est servi de quatre termes pour caractériser la pulsion : but (Ziel), objet (Objekt), poussée (Drang) et source (Quelle). Toute manifestation pulsionnelle combine chacun des quatre termes dans des proportions variables; l’accent peut se déplacer du but à l’objet, ou de l’objet à la poussée etc .

Jacques SCHOTTE a suggéré que les quatre vecteurs pulsionnels de SZONDI entretenaient chacun un rapport privilégié avec un des quatre déterminants de la pulsion, soit : le but – la satisfaction – avec C, l’objet avec S, la poussée avec P, la source avec Sch.

Cette idée de SCHOTTE nous a aidé à conceptualiser le rapprochement que nous suggérons, pour notre part, entre les vecteurs szondiens et les “fantasmes originaires”. Les rapports ainsi établis se présentent comme homologiques.

Dans le vecteur C, comme dans le fantasme de régression intra-utérine, c’est la question de la satisfaction (Befriedigung) qui insiste, au départ d‘un traumatisme premier qui met fin à un état de satisfaction pleine, représenté dans le fantasme par l’image d’un paradis anténatal.

Deux positions pulsionnelles fondamentales en sont issues, l’une, régressive (m+), où le sujet s’accroche (Sich Anklammern) à l’ancien mode de satisfaction, fuyant la douleur à n’importe quel prix, fût-ce celui de la mort qui est pour rien, comme on sait – et, l’autre position, progrédiente (d +) où il se met en quête (Auf-Suche-Gehen) d’un mode nouveau de résolution des tensions. Nous évitons à dessein le terme d’objet parce que nous pensons que l’objet, dans la sphère du contact (C), et des variations de l’humeur qui lui sont associées, est d’importance secondaire par rapport à la sensation, ici primordiale. L’opposition du bon et du mauvais, sur quoi s’est édifiée la théorie kleinienne, ne se rapporte pas d’abord à un objet mais à des états, des manières de se trouver ou de se porter (*) indépendantes de toute espèce de relation à un objet. Le sein, pour le nommer quand même, est, au niveau que nous envisageons ici, un objet irreprésentable.

C’est dans le vecteur sexuel (S) que l’objet fait irruption, par un effet de leurre immédiatement et durablement fascinant, sous les espèces .(*) HEIDEGGER, cité par SZONDI dans une de ses conférences encore inédites, établit une distinction nette entre la “ Stimmung”, rapportée au sentiment de “se trouver” dans une situation particulière, d’avoir le ” sentiment de la situation” (Befindlichkeit) et l’ « Affekt », indissociable de l’intentionnalité, qui implique la visée d’un objet. de l’image du corps en tant que totalité objectivée, * Gestalt”. Le traumatisme d’où émanent les positions pulsionnelles propres au vecteur S est lié à l’intrusion du corps propre comme objet sexuel : il ÿ a la position régressive du sujet qui succombe à la fascination de l’objet-corps, objet narcissique par excellence (h +) et la position progrédiente du séducteur (s +) qui tend à subjuguer son semblable.

On se rend compte qu’aux extrémités du schéma, (m+ et h +) figurent les positions mortifères que réactive sans cesse le désir du sujet de combler le manque originaire, manque de satisfaction (C) et manque d’objet (S).

Dans les vecteurs latéraux (Rand), le désir s’origine essentiellement dans le manque, sur fond de béance maternelle.  Avec les vecteurs centraux, nous dit SZONDI, dans le « Mitte » (P et Sch}, c’est la censure qui est introduite, et le désir s’ordonne davantage en fonction de l’interdit, sur fond de menace paternelle.

L’opposition ”Rand-Mitte”, essentielle dans le système interprétatif de SZONDI, peut être assimilée à l’opposition dialectique entre la somme des désirs œdipiens, rapportables au “Mitte”, et la masse des désirs préœdipiens, contenus dans le “Rand”.

Si nous établissons une relation étroite entre le vecteur des affects (P) et le fantasme de la scène primitive, c’est que le sujet se trouve ici confronté à une situation où son désir de séduire et posséder l’autre (s+) se heurte à un interdit qui est, très précisément, l’interdit de l’inceste et du meurtre. Les “affects” issus de cette rencontre décisive, et les positions pulsionnelles qui leur correspondent, sont associés au désir de subvertir le couple institutionnalisé en le « noyautant » à la mode hystérique (hy+), manière de transgresser la différence des générations. A cette transgression répond l’exigence de réparation (Gutmachenwollen) connotée par la tendance e +.

C’est dans le vecteur P, et de la barrière de l’inceste qui le soutient, que le désir reçoit sa détermination la plus humaine et sa poussée (Drang) la plus puissante.

Le vecteur Sch opère dans le sens d’une radicalisation de la Loi; l’interdit de la masturbation, avec la menace de castration qui lui est suspendue et l’angoisse spécifique qu’elle alimente, est, selon nous, ce qui confère sa structure au moi szondien, avec ses deux positions pulsionnelles de base : p+, l’instance de parole (SZONDI invoque ici le “Geist”) qui promeut le signifiant phallique, et k +, position d’un sujet animé par la volonté de fonder ce signifiant dans un signifié, refusant donc le primat du verbe, le “ meurtre de la chose” et le “douloureux travail du négatif”. C’est la position “fétichiste” dictée par le désaveu (Verleugnung) de la castration. Le sujet k +, pour reprendre une autre notation de SZONDI, est du côté du “Wille”: il veut la décharge pulsionnelle aussi bien du côté moteur (action) que du côté perceptif (hallucination). Le sujet p +, par contre, opte pour la “Vorstellung”, ambitionnant d’atteindre à la souveraineté de «  l’Esprit qui se connaît lui-même ».

Si le vecteur Sch peut être dit le vecteur de l’origine ou de la source, c’est parce que c’est à partir d’ici seulement, à partir de la position p + qui lui est le plus * -. spécifique, que le corps, marqué par la parole de l’Autre, marqué au sceau du Symbolique, est définitivement introduit dans l’ordre du désir.

Le corps humain n’est pas que le corps des biologistes. Et quand nous disons, à la suite de FREUD, que les pulsions ont leur source dans le corps, il s’agit, bien entendu, d’un corps toujours déjà travaillé par le désir et la parole qui le fonde : c’est le corps pris dans les rets des fantasmes originaires.

 

BIBLIOGRAPHIE

 

op nm & © ©

 

FREUD, S.- GW, XII, p. 156.

FREUD, S.- GW, XII, p. 155.

FREUD, S.- GW, X, p. 214.

FREUD, S.- GW, XV, p. 101.

FREUD, S.- GW, X, p.216.

FREUD, S.- GW, X, p.215.

 

SZONDI, L. – Szondi-Test, Experimentelle Triebdiagnostik, Bern, Hans Huber Verlag, 1947, p. 1.

 

LAPLANCHE et PONTALIS – Vocabulaire de la Psychanalyse, Paris, PUF, 1967, p. 167.

 

LAPLANCHE et PONTALIS. –  Fantasme originaire, fantasmes des origines, origine du fantasme, Les Temps Modernes, n0 215, 1964, p. 1868.