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1.      Les fondements du test.

Szondi considère qu’il existe quatre grands groupes de maladies mentales dont la transmission génétique peut être légitimement admise, bien qu’on ignore encore le mécanisme précis de cette transmission.

Ce sont :

Les affections Circulaires : manie et dépression,

Les perversions Sexuelles : homosexualité et sadisme,

Les maladies Paroxysmales : épilepsie et hystérie,

Le groupe des Schizophrénies ou maladies du Moi : katatonie et paranoia.

C’est à partir de là – à moins que ce soit l’inverse – que s’est constitué le schéma pulsionnel (Triebschema) censé donner la clé du système ou de la structure pulsionnelle (Triebsystem, Triebstruktur) qui habite tous les sujets humains. C’est pourquoi nous pouvons dire que la dimension anthropologique est centrale dans l’œuvre de Szondi. Voici comment se présente le schéma :

S                                    P                                    Sch                                C

 

h                 s                 e                 hy               k                 p                 d                 m

Dans l’état actuel des connaissances, cette façon de voir ne peut être admise qu’au titre d’hypothèse, d’une valeur heuristique certaine mais proprement invérifiable. C’est là que le génie intuitif de Szondi s’affirme avec une surprenante audace. Mais c’est là aussi que beaucoup refusent de le suivre.

Dans son monumental ouvrage consacré à la découverte de l’inconscient, Henri Ellenberger écrit à ce propos :

« Dès le départ, l’Analyse de la Destinée de Szondi rencontra des admirateurs enthousiastes et des détracteurs acharnés.  Ses présupposés génétiques, particulièrement son système de huit facteurs groupés en quatre vecteurs, furent mis en question.  Actuellement, il semble que dans l’esprit de Szondi ce système correspond à un modèle fictif comparable au système des résonateurs défini par Helmholtz et qui permet au physicien d’analyser les éléments constitutifs d’un son. Le choix des résonateurs est nécessairement arbitraire mais aucun physicien ne contestera leur utilité pour l’analyse d’un son. » (Henri F. ELLENBERGER, The Discovery of the Unconscious. Allen Lane,  London, The Penguin Press, 1970, pp. 866-67. Traduction française : A la découverte de l’inconscient. Histoire de la psychiatrie dynamique, Villeurbanne, Simep-Editions, 1974, pp. 717-719).

Nous ne pensons pas que Szondi se soit jamais rallié à cette manière de voir, soit à considérer son schéma pulsionnel (Triebschema) comme un simple « construct »,  ni qu’il aurait accepté l’idée que son choix des huit radicaux pulsionnels fût arbitraire. Il tenait ferme à son intuition de départ. Il y a tout lieu de croire que le schéma est la découverte inaugurale dont découle tout le reste, non seulement l’élaboration du test mais la classification même que Szondi met en place concernant les maladies mentales en tant qu’elles appartiendraient à quatre   « cercles héréditaires »  ( Erbkreis)  spécifiques.

Quoi que Szondi ait pu dire, son schéma pulsionnel correspond à une intuition ou une vision d’essence ( Wesensschau ) . Il est à peine concevable qu’il résulte d’une démarche inductive basée sur des éléments d’observation empirique. La création szondienne relève bien plutôt d’une démarche hypothético-déductive dont l’expérience clinique vérifie la fécondité dans un temps second.

Il faut bien admettre qu’il n’est pas possible de vérifier si son système des pulsions relève de la génétique fantastique ou s’il correspond plutôt à une sorte de tableau de Mendeléev de la génétique psychiatrique future.

Notons que les conceptions de Szondi sur l’hérédité, élaborées en un temps où celles-ci étaient en honneur, soit dans les années trente, ont ensuite été bannies pour des raisons idéologiques. Quand le test a été publié en 1947, le culturalisme américain avait envahi tout le champ théorique préalablement dominé par le constitutionnalisme. Ces contingences historiques n’ont pas peu contribué à la méconnaissance des recherches généalogiques de Szondi et de la suite de son œuvre.

Il est évident par ailleurs que les conceptions de Szondi sont totalement ignorées par la génétique psychiatrique contemporaine presque toute entière occupée par l’identification des gènes responsables du fonctionnement des neurotransmetteurs cérébraux.

Szondi postule donc qu’aux quatre groupes de maladies mentales génétiquement transmissibles, correspondent quatre pulsions fondamentales : la pulsion du contact ( C ), la pulsion sexuelle (S), la pulsion paroxysmale, des affects ou de surprise ( P ) et la pulsion du moi ( Sch ).

Se fondant sur la théorie de la bipolarité – qui n’est communément admise que pour l’opposition de la manie et de la dépression mélancolique – il généralise ce principe et  attribue à chaque pulsion deux besoins, opposés mais aussi complémentaires.

Ainsi la pulsion sexuelle comporte deux besoins, ou courants, l’un tendre (h), l’autre agressif (s) qui constituent en quelque sorte les deux pôles, féminin et masculin,  de la bisexualité originelle. La pulsion des affects oppose affects brutaux (e) et affects érotiques (hy). Quant aux besoins pulsionnels du moi, ils se divisent en besoins d’avoir (k) et besoins d’être (p). Notons au passage que toutes les tendances pulsionnelles correspondent à autant de « besoins pulsionnels » (Triebbedurfnisse), notion qui a le même sens chez Szondi que chez Freud.

Enfin, chaque besoin se scinde lui-même en deux tendances antagonistes. Par exemple le besoin d’agression (s) comporte une tendance positive (+) qui poussée à l’extrême se manifeste dans le sadisme et une tendance négative (-) qui correspond au masochisme pervers mais, beaucoup plus souvent à ses succédanés névrotiques ou normatifs : la passivité, la servilité, la soumission, le sacrifice ou le don de soi, le serviabilité, le refus d’agresser et de dominer, la féminité, le dévouement ….

Il y aura donc 4 pulsions (vecteurs pulsionnels), 8 besoins (facteurs pulsionnels) et 16 tendances.

Le tableau ci-après donne un aperçu sommaire des principales significations attribuées par Szondi à ces tendances, besoins et pulsions fondamentaux.

On y perçoit d’emblée l’emprunt massif fait à la psychanalyse freudienne et à la psychiatrie classique, la partie droite du schéma ( Sch et C) correspondant à l’apport de Bleuler pour la schizophrénie et de Kraepelin pour la Cyclophrénie, la partie gauche (S et P) renvoyant au couple perversion/ névrose dégagé par Freud ( La névrose comme négatif de la perversion). En ce sens Szondi n’aurait rien inventé. Mais ce qui lui est propre, et c’est en ceci que réside son génie, c’est le regroupement systématique qu’il en fait et l’ordre dans lequel il les dispose. En sus de cette systématisation inédite dont on essaiera plus loin de montrer la fécondité épistémologique, l’autre coup de force – et de génie – de Szondi, c’est d’avoir eu l’audace, en un temps où cela paraissait déjà obsolète, de réintroduire l’épilepsie dans le champ propre de la psychiatrie et d’en faire un sujet central de la réflexion psychopathologique.

 2.      Description du test

Le test se compose de six séries de huit photographies. Dans chaque série, nous trouvons un  représentant des huit maladies pulsionnelles fondamentales.

(Szondi a officiellement soutenu la thèse que les photos de malades mentaux ont été choisies par lui en fonction de deux critères : l’absence d’ambiguïté quant à la qualification nosographique du sujet choisi et l’existence dans ses antécédents héréditaires d’une pathologie analogue quantitativement lourde. La confection de séries parallèles à celle de Szondi aurait échoué – notamment celle de Balint – chaque fois que ces deux critères n’auraient pas été scrupuleusement respectés. Seule la série japonaise aurait une valeur égale à celle de Szondi.

L’origine ethnique des sujets ( germains et slaves) s’est révélée sans importance notable. Le test de Szondi peut s’appliquer tout aussi bien aux indiens, qu’aux asiatiques et aux noirs. Ce qui plaiderait pour le caractère universel des déterminants pulsionnels retenus par Szondi. Comme Schotte l’a dit dans son discours de Budapest en 1993, si nous sommes en mesure de rendre compte de la cohérence interne du système szondien des pulsions et de démontrer par là son excellence théorique, le fait que le test fonctionne relève quasiment du miracle. Quant au mystère qui entoure les raisons des choix de photos retenues par Szondi, il est destiné à rester pour toujours opaque. Le seul fait que presque toutes les photos ont été légèrement retouchées indique bien que Szondi s’est fié à sa seule intuition pour accentuer certains traits et en atténuer d’autres. Cette question sera abordée plus loin au chapitre consacré à l’ethnopsychologie.)

Comme nous venons de le voir, ce sont les facteurs : h (hermaphrodites), s (sadiques ), e ( épileptiques), hy ( hystériques), k (schizophrènes catatoniques), p ( schizophrènes paranoïdes), d ( dépressifs mélancoliques), m ( maniaques).

Il s’agit de choisir dans chaque série de huit photos, les deux sujets les plus antipathiques d’abord, les deux plus sympathiques ensuite. Il est indispensable de répéter la consigne chaque fois qu’on étale une série de huit photos. Si on se fie à la mémoire immédiate du sujet, on vérifie très vite qu’il inverse facilement la consigne.

Les résultats sont notés au fur et à mesure en tenant compte des indications inscrites au verso des photos. Au verso de chaque photo figurent trois choses, la catégorie nosographique (h, s, e,hy etc), le numéro de la série, en chiffre romain, et en chiffre arabe, la place que la photo devrait idéalement occuper dans la présentation de la série. Par exemple, pour une photo déterminée, nous lisons au verso : e, I, 5.

Il s’agit de l’épileptique de la première série de photos. Il devrait idéalement figurer en cinquième position dans la présentation des photos. En pratique, on ne tient pas toujours compte de cette dernière indication, l’expérience ayant démontré que l’ordre dans lequel les photos sont présentées n’a pas d’incidence significative sur les résultats du test. Il est important de porter le numéro de la série ( le chiffre romain donc) sur la grille de cotation. Si on met simplement une croix ou un quelconque autre signe, il est impossible de rectifier par la suite une erreur éventuelle de notation, erreur d’inadvertance qui se produit en moyenne une fois sur dix passations. Il est très fréquent en effet de se tromper de colonne.

Une fois les choix effectués pour les six séries, le total des choix se trouve inscrit sur une grille où chaque tendance est représentée par une colonne quadrillée.  Les choix sympathiques ont été notés au-dessus de la ligne médiane, les choix antipathiques en-dessous. Le test nous fournit ainsi 12 choix sympathiques et 12 choix antipathiques, soit 24 choix qui constituent le profil d’avant-plan (VGP – Vordergrundprofil). On recommence l’opération avec les 24 photos restantes.  Le second choix permet d’obtenir le profil d’arrière-plan expérimental (EKP- Experimentelle Komplementär Profil). Le profil d’arrière-plan théorique (ThKP- Theoretische Komplementär Profil) constitue le négatif du profil d’avant-plan.

 

Une fois qu’on a obtenu le résultat de la notation directe, on dispose de ce qu’il est convenu d’appeler la grille des choix bruts.

Par exemple :

Les choix bruts sont ensuite convertis en signes conventionnels, plus faciles à interpréter. On ne doit toutefois pas oublier qu’en passant des signes bruts aux signes conventionnels, on perd une certaine quantité d’information. Pour les calculs statistiques portant sur des comparaisons entre deux ou plusieurs groupes de population il est recommandé de se fier davantage aux choix bruts afin de retenir un maximum d’information.

Il existe pour chaque facteur quatre réactions ou signes. Ce sont :

Au moment du second choix, il peut arriver que pour certains facteurs, il n’y ait plus de photo disponible, ou qu’il n’en reste qu’une. Dans ce cas, on obtient nécessairement la réaction nulle, qui s’inscrit Ø à l’arrière-plan expérimental (EKP).

Ainsi dans l’exemple repris plus haut, nous aurons le profil conventionnel suivant :

  Les clivages

Au sein d’un même vecteur, les quatre réactions possibles (+, – , ±, 0 ) des deux facteurs qui composent le vecteur s’associent pour donner 16 types possibles de réactions vectorielles dénommées de la manière suivante :

Unitendance : + 0, 0 +, – 0, 0 –

Tritendance : ± -, ± +, – ± , + ±

Clivage horizontal : + +, – –

Clivage vertical : ± 0, 0 ±

Clivage diagonal : + -, – +

Intégration : ± ±

Désintégration : 0 0

Szondi fait un usage extensif de la notion de clivage. Toutes les réactions vectorielles résultent en effet d’une forme de clivage par rapport à ce que Szondi appelle la « Ganztrieb », la « pulsion globale » où toutes les tendances sont associées : ± ± . Il n’y a donc que la réaction « quadritendante » –  à quoi correspond l’ « intégration » – qui ne soit pas une réaction  « clivée ». Les notions d’horizontal, vertical et diagonal sont purement descriptives puisqu’elles désignent seulement l’association respective des deux tendances supérieures ou inférieures de la « Ganztrieb » ( clivage horizontal), des tendances de gauche ou de droite (clivage vertical) et de celles qui sont croisées à la manière d’une croix de Saint-André (X = clivage diagonal).

Le test de Szondi se passe en principe dix fois, avec un intervalle minimum de 24 h entre chaque test. Cette règle n’est toutefois pas rigide. L’expérience enseigne qu’en dessous de quatre profils, l’interprétation doit être considérée avec circonspection.

Le grand avantage de la passation quotidienne est de faire apparaître des variations qui autrement resteraient probablement latentes et passeraient inaperçues. Ainsi dans le protocole de Kurt V. , un meurtrier de 50 ans emprisonné depuis 20 ans, les composantes sadiques (s+ ! ! ! alternant avec s- et s0), paroxysmales ( e- ! avec un e variable), destructrices ( k- ! succédant à k+) et paranoïdes projectives ( constance de p-, p- !) sont immédiatement apparentes. Il est probable que si les passations avaient été plus espacées, le sujet n’aurait pas manifesté un tel relâchement de ses défenses .

Un seul profil est-il valable ? En principe, non. Cependant on se souviendra que toutes les études statistiques menées sur de très grands groupes, et notamment la statistique princeps de Szondi, que nous évoquons au chapitre ethnopsychologique,  ne comportait qu’un seul profil.

Le premier profil, presque toujours un peu différent des suivants, a été appelé avec bonheur par Claude Van Reeth : « le profil carte de visite ». Tous les praticiens du test confirment cette impression. Est-ce un effet de surprise qui fait en sorte que le sujet, lors de la première passation, fait étalage de défenses particulières qui correspondraient à une façade « présentable » et « acceptable » ? lesquelles ne se représenteront plus exactement pareilles par la suite. C’est jusqu’à présent la seule explication que nous pouvons produire de ce curieux phénomène. Il est assez remarquable que l’interprétation que le praticien livre au sujet sur base de ce premier profil est presque toujours bien reçue, ce qui ne sera plus le cas ultérieurement lorsque le sujet relâchera ses défenses.

Plus les profils sont nombreux, plus le diagnostic sera probant, nuancé mais aussi plus difficile. Nous verrons plus loin au chapitre « Principes de l’interprétation » quels types de calcul il est possible d’effectuer sur un protocole.

La question est souvent posée de savoir s’il est légitime de se faire passer le test à soi-même. Ce n’est pas interdit mais il est préférable de demander à une tierce personne de s’en charger. Il y a de bonnes raisons de croire que l’autopassation infléchit les résultats dans le sens d’une déviation narcissique liée à l’absence de censure qu’exerce inconsciemment le tiers. Par ailleurs, il est évident que la connaissance de l’identité des photos et de ce qu’elles signifient constituent un biais difficilement surmontable.