Jean Mélon

Les fondements métapsychologiques du système szondien des pulsions. Promotion du concept de pulsion dans l’œuvre de FREUD.

Jean Mélon

 

Actes du XVème Congrès de la SIS. Louvain-la-Neuve, 15-17 juillet 1999.

 

En 1969, dans sa communication au Congrès de Louvain, SCHOTTE a rappelé que : « l’œuvre de SZONDI se situait au même moment – structural, et sans doute précisément ce moment auquel peut revenir par excellence la qualification de structural – que celle de Jacques LACAN ». Quelques années plus tôt, SCHOTTE avait produit sa « Notice pour introduire le problème structural de la Schicksalsanalyse », texte-manifeste qui faisait apparaître le caractère authentiquement structural du Triebsystem. SZONDI, dès le départ de son œuvre, avait proclamé sa volonté de dévoiler la structure cachée de l’ensemble de la vie pulsionnelle. En découvrant le « Triebsystem », il avait la conviction d’avoir atteint son but.

Toutefois SZONDI n’a jamais réussi à justifier en théorie ni en pratique le bien-fondé de son opinion à ce sujet. En invoquant une probable mais indéfinissable origine génique des pulsions, il s’est engagé dans une impasse puisqu’il est évident qu’une telle hypothèse est totalement invérifiable. FREUD avait pourtant insisté sur le faitque les pulsions n’étaient perceptibles et donc connaissables que par l’intermédiaire de leurs représentants: affects et représentations. Mais FREUD lui-même ne s’est jamais risqué à faire un inventaire des pulsions ni moins encore à agencer celles-ci en un quelconque système si on excepte les deux théories, radicales mais imprécises , du dualisme pulsionnel (Ichtriebe/ Sexualtriebe ( 1911) et plus tard Eros/Thanatos (1920). Ce que l’Ego Psychology nomme le point de vue structural en psychanalyse, c’est à dire la deuxième topique- « Id, Ego, Superego »- ne répond pas aux critères exigibles pour parler véritablement de structure .

Puisque SCHOTTE évoquait en 1969 la notion de moment structural, c’en fut un, précisément, lorsque l’année même où il publiait sa « Notice », en 1964, Jean LAPLANCHE et Jean Bertrand PONTALIS faisaient paraîtredans les « Temps Modernes » leur article : « Fantasmes originaires, fantasme des origines, origine du fantasme ». C’est dans cet article que se dévoile pour la première fois ce qui dans l’œuvre monumental de FREUD a les qualités véritables d’une structure, soit les « Fantasmes Originaires » -« Urphantasien »- qui, dans leur articulation réciproque, s’avèrent être jusque dans la praxis, les éléments premiers, « originaires », irréductibles, constitutifs d’un authentique système, celui qui régule le plus profond de la vie « animique » ( das Seelische) : l’inconscient. Le seul passage dans tout l’œuvre de FREUD où la question des « Fantasmes originaires » est seulement effleurée, est le paragraphe conclusif de l’article sur l’Homme aux Loups. Il est significatif que cette percée décisive de la pensée de FREUD n’ait jamais été exploitée par lui dans la suite de son œuvre, signe de sa probité intellectuelle pour les uns, d’une excessive prudence épistémologique pour les autres.

L’importance de ce texte mérite que nous le citions en entier (extrait des « Œuvres complètes », tome 13) : Voici que j’en ai terminé avec ce que je voulais communiquer au sujet de ce cas de maladie. Des nombreux problèmes qu’il soulève, il n’y en a plus que deux qui me semblent dignes d’être particulièrement mis en évidence.Le premier concerne les schèmes congénitaux phylogénétiques, qui, comme des «catégories» philosophiques, assurent la mise en place des impressions de la vie. Je voudrais soutenir la conception qu’il s’agit de précipités de l’histoire de culture des hommes. Le complexe d’Oedipe, qui englobe la relation de l’enfant aux parents, en fait partie, plus encore il est l’exemple le mieux connu de cette espèce. Là où les expériences vécues ne se plient pas au schème héréditaire, on en vient à un remaniement de celles-ci dans la fantaisie, dont il serait assurément profitable de suivre l’œuvre en détail. Ce sont précisément ces cas qui sont propres à nous prouver l’existence autonome du schème. Nous pouvons souvent remarquer que le schème remporte la victoire sur l’expérience de vie individuelle, ainsi lorsque, dans notre cas, le père devient le castrateur et celui qui menace la sexualité enfantine, malgré un complexe d’Oedipe par ailleurs inversé. Un autre effet se rencontre quand la nourrice prend la place de la mère ou est fusionnée avec elle. Les contradictions apportées au schème par l’expérience de vie semblent fournir ample matière aux conflits infantiles. Le second problème n’est pas très éloigné de celui-ci, mais il est incomparablement plus significatif. Si l’on prend en considération le comportement de l’enfant de quatre ans à l’égard de la scène originaire réactivée ( Note de bas de page: Je me permets de faire abstraction du fait que ce comportement n’a pu être mis en mots que deux décennies plus tard, car tous les effets que nous faisons découler de la scène se sont évidemment manifestés dans l’enfance déjà, et longtemps avant l’analyse, sous forme de symptômes, contraintes,etc. A cet égard il est indifférent de lui conférer la valeur de scène originaire ou de fantaisie originaire), si même on ne fait que penser aux réactions considérablement plus simples de l’enfant de 1 an 1/2 en train de vivre cette scène, on peut difficilement écarter la conception selon laquelle une sorte de savoir difficilement déterminable, quelque chose comme une préparation à comprendre, exerce ici chez l’enfant une action concomitante (Il me faut de nouveau souligner que ces réflexions seraient oiseuses si rêve et névrose n’appartenaient pas eux-mêmes à la période d’enfance ). En quoi ceci peut bien consister, c’est ce qui échappe à toute représentation; nous ne disposons que de la seule excellente analogie avec le vaste savoir instinctuel des animauxS’il existait aussi chez l’homme un tel fond instinctuel, il n’y aurait pas à s’étonner qu’il concernât tout particulièrement les processus de la vie sexuelle, compte tenu du fait qu’il n’est nullement limité à eux. Cet instinctuel serait le noyau de l’inconscient, une activité d’esprit primitive qui ultérieurement estdétrônée et recouverte par la raison humaine qu’il s’agit d’acquérir, mais qui si souvent, peut-être chez tous,conserve la force de faire descendre jusqu’à elle des processus animiques supérieurs. Le refoulement   serait leretour à ce stade instinctuel, et l’homme paierait ainsi avec son aptitude à la névrose sa grande néo-acquisition et témoignerait, par le fait que les névroses sont possibles, de l’existence du stade préliminaire antérieur de type instinctuel. Mais la significativité des traumas de l’enfance précoces résiderait en ce q’ils fournissent à cet inconscient une matière qui par le développement qui va suivre le protège de la consomption. Je sais que de semblables pensées, qui mettent l’accent, dans la vie d’âme, sur le facteur héréditaire acquis par phylogenèse, ont été émises de divers côtés, j’estime même qu’on n’a été que trop enclin à leur accorder une place dans l’évaluation psychanalytique. Elles ne m’apparaissent adrnissibles que si la psychanalyse, en respectant la séquence d’instances correcte, débouche enfin sur les traces de l’hérité après être passée par toutes les stratesde l’acquis individuel.

Certains se sont étonnés du fait que FREUD ait cru utile de refaire la chronologie de la névrose infantile du petit Serge dans la note de 1923, laquelle n’apporte aucun élément nouveau que nous ne connaissions déjà. Il est pourtant clair que cette note tend à accréditer une fois de plus l’opinion âprement défendue par FREUD tout au long de son article : les souvenirs d’enfance que la remémoration ressuscite dans la cure analytique sont directement en rapport avec des moments traumatiques qui, pouvons-nous ajouter sans risque de nous tromper, portent tous la marque des fantasmes originaires : scène primitive, séduction, castration et, dans un temps postérieur à l’angoisse de castration, fantasme du retour dans le ventre de la mère. Les fantasmes originaires sont des schèmes, selon le mot même de Freud, des organisateurs – au sens de René SPITZ – qui mettent en forme les pulsions, leur confèrent la qualité psychique, les intègrent à la vie d’âme (Seelenleben) et , sous l’influence des événements de la vie et des pesanteurs familiales et socio-culturelles en concurrence avec les dispositions constitutionnelles, situent le sujet de l’inconscient dans l’une ou l’autre position pulsionnelle – le terme de position méritant d’être entendu ici dans le sens kleinien du terme- préfigurée dans chacun des fantasmes originaires. C’est pourquoi FREUD peut dire, se référant implicitement à KANT, qu’ils fonctionnent comme des « catégories philosophiques » . On pourrait aussi bien les comparer à ce que les scolastiques nommaient des « universaux » et les phénoménologues des « existentiaux ». Le texte de FREUD invite à penser que les fantasmes originaires sont l’équivalent chez l’homme de l’instinct animal, ce qui invite à distinguer radicalement les notions d’instinct et de pulsion. Enfin les fantasmes originaires constituent le « noyau de l’inconscient ». Comme tels, ils sont assimilables au « refoulé primaire », lui-même produit du « refoulement primaire » (Ürverdrängung). Le refoulement primaire – ou plutôt la série des refoulements originaires – est l’opération psychique qui permet la constitution de l’inconscient comme réservoir des pulsions liées aux fantaisies infantiles. Il représente la condition sine qua non de la possibilité du refoulement proprement dit, soit le refoulement secondaire qui opère après-coup (nachträglich). L’existence du sujet psychotique témoigne de l’échec du refoulement primaire. La tripartition topique et le rapport à la réalité s’en trouvent brouillés, entraînant des troubles de la raison (Vernunft) en dépit d’une exacerbation de la Verstand ( intellection ) désormais vouée à l’apologie d’ intuitions directement issues des fantaisies infantiles. Le rejet de la réalité, dans la psychose, correspond au rejet de tout ce qui offense l’omnipotence de la pensée infantile.

Pourquoi quatre fantasmes?

FREUD n’a jamais dit qu’il y avait quatre fantasmes originaires, pas plus qu’il n’a tenu à préciser la fonction spécifique de chacun d’eux. Paradoxalement, c’est à propos du fantasme de retour dans le ventre maternel -dont il doutait qu’il fût originaire-  qu’il a été le plus explicite à travers l’interprétation magistrale qu’il en a donnée concernant le « symptôme du voile » chez l’Homme aux Loups.

La coiffe de la fortune est donc le voile qui le dissimulait au monde et lui dissimulait le monde. Sa plainte est à proprement parler l’accomplissement d’une fantaisie de souhait, elle le montre de nouveau retourné dans le ventre maternel, assurément la fantaisie de souhait de la fuite du monde. Elle est à traduire : je suis si malheureux dans la vie, il me faut réintégrer le giron maternel.

Mais que peut-il bien signifier que ce voile symbolique, qui fut une fois réel, se déchire au moment de l’évacuation des selles après le clystère, que sa maladie s’écarte de lui à cette condition ? Le contexte nous permet de répondre : Quand le voile de naissance se déchire, il aperçoit le monde et il est de nouveau mis au monde. La selle, c’est l’enfant, tel qu’il est mis au monde une seconde fois pour une vie plus heureuse. Ce serait donc ici la fantaisie de renaissance, sur laquelle JUNG a récemment attiré l’attention et à laquelle il a accordé une position si dominante dans la vie de souhait des névrosés.

Ce serait beau si c’était complet. Certains détails de la situation et le contexte, à prendre nécessairement en considération, de l’histoire spécifique de cette vie nous obligent à poursuivre l’interprétation. La condition de la renaissance est qu’un homme lui administre un clystère (cet homme, il ne l’a remplacé par lui-même que plus tard, pressé par la nécessité). Cela ne peut vouloir dire que : il s’est identifié avec la mère, l’homme joue le rôle du père, le clystère répète l’acte d’accouplement, comme fruit duquel l’enfant-excrément – lui, encore une fois – est mis au monde. La fantaisie de renaissance est donc étroitement connectée à la condition de la satisfaction sexuelle par l’homme. La traduction donne donc maintenant : C’est seulement s’il peut se substituer à la femme, remplacer la mère, pour se laisser satisfaire par le père et lui mettre au monde un enfant, que la maladie sera écartée de lui. La fantaisie de renaissance n’était donc ici qu’une reproduction mutilée, censurée, de la fantaisie de souhait homosexuelle. Si nous y regardons de plus près, il nous faut à vrai dire remarquer qu’en mettant cette condition à sa guérison, le malade ne fait que répéter la situation de ce qui est appelé la scène originaire : il voulait alors se subroger à la mère; l’enfant-excrément, il l’a, comme nous l’avions admis longtemps auparavant, produit lui-même dans cette scène; il est encore et toujours fixé, comme par un charme, à la scène qui fut décisive pour sa vie sexuelle, dont le retour, dans cette nuit du rêve, inaugure son état de maladie. Le voile qui se déchire est analogue aux yeux qu’on ouvre, aux fenêtres qui s’ouvrent. La scène originaire a été remodelée en condition deguérison.

Ce qui est présenté par la plainte et ce qui l’est par l’exception peut aisément se ramener à une unité,qui révèle alors tout son sens. Il souhaite réintégrer le ventre maternel, non pour y être alors tout simplement remis au monde, mais pour y être rencontré par le père lors du coït, recevoir de lui la satisfaction, lui mettre un enfant au monde.  Avoir été mis au monde par le père, comme il l’avait initialement pensé, être satisfait sexuellement par lui, lui faire cadeau d’un enfant, cela au prix de sa masculinité et exprimé dans la langue de l’érotisme anal : avec ces souhaits se clôt le cercle de la fixation au père, par là l’homosexualité a trouvé sa plus haute et plus intime expression. Je pense que cet exemple jette également une lumière sur le sens et l’origine aussi bien de la fantaisie du ventre maternel que de celle de la renaissance. La première est issue fréquemment comme dans notre cas, de la liaison au père. On souhaite entrer dans le ventre de la mère pour se substituer à elle lors du coït, prendre sa place auprès du père. La fantaisie de renaissance est vraisemblablement à chaque fois une atténuation, en quelque sorte un euphémisme, pour la fantaisie du commerce incestueux avec la mère, unraccourci anagogique de celui-ci. On souhaite se remettre dans la situation où l’on se trouvait dans les organes génitaux de la mère, en quoi l’homme s’identifie avec son pénis, se fait vicarier par lui. C’est alors que les deux fantaisies se dévoilent comme des pendants qui, selon la position masculine ou féminine de l’intéressé, donnent expression au souhait de commerce sexuel avec le père ou avec la mère. La possibilité n’est pas à écarter que dans la plainte et la condition de guérison de notre patient soient réunies les deux fantaisies, également les deux souhaits d’inceste.

Lorsqu’il cite évasivement le complexe d’Œdipe comme faisant partie de la série des fantasmes originaires -« le mieux connu d’entre eux » -, FREUD rate l’occasion de situer l’Œdipe à sa justeplace, comme étant le schème intégrateur des autres fantasmes originaires : l’Œdipe rassemble en lui la série complète des autres fantasmes originaires. L’enfant sort de la symbiose ( C ) en découvrant l’objet comme perdu, une première fois dans la scène de séduction ( S ), une seconde fois dans la scène primitive ( P ) et , in fine, quand il «sort de scène » sous l’effet du complexe decastration (Sch) qui , en principe, met fin à l’Œdipe.

Dans son article de l’Encyclopaedia Universalis (1968) consacré à la névrose obsessionnelle, Octave MANNONI a bien vu les deux facettes du génie de FREUD, celui de l’interprète et celui du théoricien qui élabore des « constructions », les deux démarches n’étant pas opposées mais complémentaires, dans la théorie comme dans la pratique, comme FREUD l’a d’ailleurs lui- même souligné («Construction dans l’analyse » -1937).

En 1912, Freud plaçait la différence qui sépare l’obsessionnel de l’hystérique, «non pas du côté des pulsions, mais dans le domaine de la psychologie». Cette expression peu claire signifie à coup sûr : dans l’élaboration par l’obsessionnel du retour du refoulé. Cette remarque a deux issues. Il faut étudier cette élaboration pour elle-même, mais aussi il faut montrer que la névrose obsessionnelle s’accorde bien avec la théorie pulsionnelle établie à l’occasion de l’hystérie. C’est dans l’ « Homme aux loups» («Extrait de l’histoire d’une névrose infantile», 19182) que sera faite cette démonstration. Pour articuler l’un à l’autre deux textes aussi différents, il faut brièvement rappeler une difficulté inhérente à l’ensemble de la doctrine. Celle-ci a comme deux versants. Sur le premier, celui de la Traumdeutung, l’accent est mis sur le désir, le langage y tient une place centrale, la visée est celle de l’interprétation. «L’Homme aux rats» est sur ce versant. L’autre est celui des Trois Essais, on y traite de la pulsion (Trieb) et des stades de développement; la visée est celle de la systématisation théorique. «L’Homme aux loups» illustre ce versant. Freud n’a indiqué où passe la ligne de partage que dans deux passages brefs et essentiels: le représentant (Repräsentanz) de la pulsion se transforme en désir en accédant au langage. Il y fait une discrète allusion vers la fin de « L’Homme auxloups» (voir la note supra : « ….ce comportement n’a pu être mis en mots que deux décennies plus tard… » ; MANNONI fait dire à FREUD ce qu’il ne dit pas, c’est à dire ce que LACAN aurait pu dire là-dessus).

Les nouvelles questions posées en 1918 sont importantes. Par exemple, la castration, dans son rapport à l’identification féminine, peut seule expliquer que la névrose obsessionnelle soit plus fréquente chez l’homme que chez la femme (les effets de l’identification à l’autre sexe, et donc de la castration, ne peuvent pas être les mêmes chez le garçon et chez la fille). À partir de ce point de vue s’ensuivront les avatars des pulsions, la régression au stade anal, le masochisme et le sadisme… Rien de tout cela n’est propre à la névrose obsessionnelle, mais il s’agit de montrer comment elle s’inscrit dans la théorie d’ensemble. En effet, le but avoué de ce travail de 1918 est de réfuter les déviations doctrinales de Jung. C’est la raison pour laquelle Freud cherche à ancrer ses interprétations dans la réalité. Il a besoin d’une vérité historique. Il donne au souvenir de scènes vécues autant d’importance qu’en ont les paroles chez l’Homme aux rats; la chronologie, les dates et même les heures sont établies avec soin. Et pourtant il remarque que l’analyse serait exactement la même s’il ne s’agissait que de fantaisies. Il y a quelques nouveautés cliniques dans le cas de l’Homme aux loups, mais surtout Freud confirme les découvertes faites à propos de l’Homme aux rats en les justifiant théoriquement.

Le Triebsystem de Szondi rassemble les quatre organisateurs de la « vie de l’âme » et réalise leur mise en forme (Gestaltung) au sein d’un schéma qui les articule idéalement entre eux; selon un ordre rigoureux, il répartit les quatre sous- schémas organisateurs de la « Seelenleben » : séduction (S), scène primitive (P), castration ( Sch) et retour dans le ventre maternel (C), ce dernier abolissant la distinction vie/mort, substitut de la dichotomie phallique- châtré. Ces quatre étapes correspondent point par point aux quatre moments structuraux-structurants de l’Œdipe. Leur impact traumatique, immanent à l’espèce, intéresse respectivement l’émergence du sexuel à travers l’intrusion séductrice (S), la différence des générations (P), la différence des sexes (Sch) et la perte du premier objet (C).

En élisant/ rejetant les photos du test, nous pointons les étapes de notre propre odyssée oedipienne, indiquant les issues, impasses ou carrefours qui jalonnent notre parcours existentiel. Ce que SCHOTTE a mis au jour à travers la théorie des circuits pulsionnels n’est autre que la figure idéale dela trajectoire théorique de toute destinée humaine, depuis sa déréliction première ( C ) jusqu’à satranscendance téléologique (Sch).

Dans chaque fantasme -dans chaque vecteur -, un désir est mis en scène, conjointement avec l’interdit qui le conflictualise en contraignant le sujet à « prendre position ». Les «clivages diagonaux » que SZONDI réfère à la notion freudienne de Triebentmischung (désintrication pulsionnelle) représentent des positions extrêmes qu’on peut assimiler à ce que FREUD a nommé respectivement résistances du ça et résistances du moi ( les résistances proprement dites).

Soit :      1) pour ce qui concerne les résistances du ça :

S+-         : narcissisme primaire au sens de la fascination spéculaire ;

P-+        : violence fondamentale, parricide et homicide ;

Sch +-    : omnipotence de la pensée magique ;

C -+       : fusion avec l’objet, correspondant à la négation de sa perte.

2) pour ce qui concerne les résistances du moi :

S -+        : orientation objectale-conquérante de la libido ;

P +-         : culpabilité surmoïque ;

Sch -+    : idéalisme transcendantal ;

C +-       : recherche d’un objet substitutif.

SZONDI a fait de nombreux emprunts à la métapsychologie freudienne mais, il faut bien le dire, avec une réjouissante désinvolture. Or tous les concepts freudiens sont interdépendants. Ils forment un corpus théorique dont lacohérence interne révèle la qualité structurale. En dépit de son aversion pour l’esprit de système, FREUD a conféré à sa métapsychologie un caractère hautement structural au sens moderne du terme. Ce n’est pas le moindre mérite du Triebsystem de SZONDI que d’autoriser le repérage de la structure cachée de la doctrine des pulsions (Trieblehre) de FREUD. A titre d’exemples , on pourrait citer les déterminants de la pulsion, les différents destins despulsions, les fonctions du moi, les modalités de l’intrication et de la désintrication, les stades du développement psychique, les diverses facettes du narcissisme, les formes de l’angoisse et de larégression etc. Rares sont les concepts freudiens qui ne trouvent pas leur place, et leur juste place, dans leTriebsystem.

Revenant sur le cas de l’Homme aux Loups, nous n’avons pas de peine à traduire en langage szondien les moments dramatiques de son histoire infantile jusqu’à la faillite narcissique qui devait le conduire jusqu’au divan de FREUD. Tous ces moments traumatiques ramenés à la conscience dans la cure analytique correspondent, sans exception, à des étapes charnières du développement psychopulsionnel où l’impact des fantasmes originaires se révèle évident dans l’après-coup del’interprétation.

Que la reconstruction szondienne de l’histoire infantile de l’Homme aux Loups soit simplement possible et plausible, le fait témoigne du génie intuitif de SZONDI et de l’exceptionnel pouvoir d’éclairage et d’analyse théoricoclinique qui est l’apanage du Triebsystem.