Perpignan, le 12 septembre 2020 – Marc Ledoux

Ecouter tout en lisant :

L’anthropopsychiatrie racontée à Noémie 

1 – Quelques éléments du parcours de Jacques Schotte jusqu’à la création du concept de l’anthropopsychiatrie et sa distinction de la psychanalyse

Marc Ledoux : … Qu’est-ce qui fait que l’anthropopsychiatrie peut avoir un statut qui vaut plus que le DSM ?

La clinique. Clinen. Que l’on ne l’oublie pas ! clinen, ça veut dire être au plus près, s’agenouiller auprès du lit. A l’époque, c’était ça. Pour observer, pour faire une étude sémiologique.

Maintenant c’est quoi ? ce sont des experts. Comme partout. Il y a des experts partout. Quand on parle de virus, on parle des experts. Il n’y a plus de clinique là-dedans.

Franck Drogoul : tu sais, l’association, de Marine Boyer, ils appellent ça les centres experts ! Et ils ont du fric !

Marc : oui, voilà !…

C’est quoi, l’anthropopsychiatrie ? Anthropos : l’homme . Psychiatrie :  cette discipline de la médecine qui s’occupe de l’ensemble de l’être humain qui tombe malade à quelque chose. 

Il y a un monsieur, Jacques Schotte qui a écrit un article qui disait : il y a un rapport entre l’homme et la psychiatrie. On peut essayer de chercher les structures d’un être humain en rapport avec la maladie. Il y a une métaphore célèbre de Freud qui dit qu’on sait  comment est structuré un cristal quand il se  casse, à partir de ses lignes de fractures. Pour l’être humain, c’est la même chose. On peut essayer de s’approcher de ses structures fondamentales quand il se casse, quand il tombe malade. Donc on peut avoir accès à l’homme quand l’homme est confronté avec la psychiatrie.

Et la psychiatrie peut construire un système (système, ça veut dire que tous les éléments qui font partie d’un ensemble sont liés l’un à l’autre), quand elle essaye de rassembler tous les éléments qui font que l’être humain tombe malade. Et celui qui a inventé le terme, c’est Jacques Schotte.

Alors, pour Noémie, je reprends quelques éléments de Schotte. Il vivait en Belgique, à Gand, son papa était chirurgien, (quand dans la généalogie, il y a des métiers qui reviennent, cela donne une base solide) un papa qui avait aussi vécu la guerre de façon douloureuse etc etc, et Schotte fait des études de médecine : et il affirme que la médecine universitaire dérive vers une médecine vétérinaire. On va couper l’être humain en 10 000 morceaux avec l’objectif de réparer. (D’ailleurs maintenant, dans les congrès, le thème c’est réparation et autonomie. … c’est hallucinant, c’est une médecine vétérinaire). Et Schotte dit non ! mais comment ne pas faire de la médecine vétérinaire ? Alors, il décide de faire de la philo. Pour la combiner à la psychiatrie.

-d’ailleurs il dit que la médecine générale est une spécialité de la psychiatrie, et pas l’inverse.- est ce que les gens ont compris ça ? les conséquences sont énormes. La psychiatrie, c’est l’ensemble, et tout le reste est une spécialité de la psychiatrie. –

IL part donc à Zurich qui était à cette époque le summum de la psychiatrie. Il y avait un grand hôpital, le Burghölzli  où toutes les grosses têtes du monde était là. Il y avait Jung qui était chef de service sous la direction de Bleuler. Ils avaient l’avantage d’aimer les malades – maintenant, c’est une exception de les aimer-, ils n’en avaient pas peur, il avaient comme approche de ne pas les objectiver, d’être avec eux, un peu comme Rorschach, faire des fêtes avec eux. Comme Bleuler qui restait auprès des malades au moment de Noël, Nouvel an, Pâques. Il y avait cette familiarité. 

Après Jung… il a fait ce qu’il a pu. Cela a dévié vers une mythologie universelle et après… vers le loup du nazisme qui était là, au coin de la rue. Cela n’a jamais été très clair. C’est maintenant que cela commence à se savoir. Toutes ces grandes têtes ! Moi, cela me fait peur, de découvrir de plus en plus que les grosses têtes de la psychiatrie avaient des liens… maintenant qu’on a accès aux archives, tous ces grands noms… Jung … Von Weizsäcker, je n’ose presque pas le dire…. Il était au courant dans son hôpital à Heidelberg qu’il y avait des malades neurologiques qui étaient les objets d’expérimentations… maintenant on sait qu’il le savait… ça fait peur ! Goldstein ! tous ces grands noms, qui m’ont formé… !

Franck : c’est connu que le corps professionnel le plus représenté dans le nazisme, c’était les médecins. 

Marc : oui, maintenant, on a les preuves, on a accès aux archives !

Geneviève : les grands juristes aussi ! le droit de Nuremberg. 

Marc : Bon … donc, Schotte va à Zurich suivre les séminaires de Jung et de Bleuler. Roland Kuhn est là, dans un hôpital à Münsterlingen, à 200km de Zurich et pas très loin non plus de Binswanger. Schotte rencontre Kuhn, le spécialiste de Rorschach que presque personne n’avait étudié, Phénoménologie du masque (sic). Kuhn a inventé les tricycliques, au départ c’était une molécule pour la grippe et il a vu que ça marchait dans les dépressions, et… il était l’élève de Binswanger qui faisait des études sur la phénoménologie. Donc Kuhn était un grand spécialiste des trois dimensions, psychologique, pharmacologique et psychiatrie clinique.

Laurence : c’est Kuhn qui a découvert les tricycliques ?

Marc : oui ! en 1957. Le Tofranil…

Donc, à cette époque-là, il y avait déjà une incarnation d’un système psychologique, pharmacologique et phénoménologique. Kuhn lisait tous les jours Freud, jusqu’à sa mort qui s’est produite il y a 8 ans. C’était un grand obsessionnel très gentil, mais bon, très agressif aussi finalement, très meurtrier, un obsessionnel, il faut respecter tout leur système…

Kuhn amène donc Schotte chez Binswanger, sur le lac de Constance, c’est très beau, -j’aurais bien aimé être malade là-bas, c’est autre chose que les marécages labordiens- et il y retrouve quelqu’un (qui est mon maitre, qui est mort à 102 ans), Maldiney. Maldiney avait été dans un camp de travail, pas très loin de Verdun, il ne pouvait pas reprendre son travail à Lyon et il était venu à Gand où il y avait le début de l’école des Hautes Études qui ensuite est partie à Paris. Maldiney était un philosophe, il enseignait Malebranche et de Biran. C’est là que Schotte l’avait rencontré pour la première fois et il se disait « je ne comprends rien  mais je veux tout comprendre ». 

Et progressivement Schotte devient l’ami de Maldiney. -avec Szondi, non, c’était des collègues mais pas des amis. Szondi n’aimait pas Schotte. Mais ils travaillaient ensemble-

Donc Schotte à Gand avait lu Maldiney. Et quelques années après, ils se retrouvent à Zurich. Maldiney était un ami de Kuhn. Et donc, Schotte, Maldiney, Kuhn vont chez Binswanger  à Kreuzlingen et ils y rencontrent des malades comme Suzanne Urban, …des cas cliniques qui ont été traduits. Et c’est à Kreuzlingen que Schotte rencontre Rorschach, car Kuhn connaissait Rorschach, il l’avait soigné,… il l’avait vécu dans sa fragilité, dans les tripes…

Schotte avait beaucoup écrit sur la phénoménologie, la psychiatrie et un jour, un jésuite belge , monsieur Chapelle, présente Szondi à Schotte. Et Schotte répète exactement la même phrase qu’il avait eu avec Maldiney : « je ne comprends rien, je veux tout comprendre ».

Schotte a eu l’intuition qu’il y avait quelque chose à prendre dans le tableau Szondien, synthèse de la phénoménologie, psychanalyse et pharmacologie. Schotte a dit des années après qu’il avait eu une révélation qu’il y avait là un rond-point.

Szondi n’était pas philosophe, et il ne lisait pas trop sauf Shakespeare, Dostoïevski, Goethe, et Balzac, cet énorme auteur. …

Colin : Szondi n’était pas passé par la lecture de Hölderlin ou Maldiney ?

Marc : Non, pas du tout. Il disait toujours : « moi, je travaille, et à Louvain, ils réfléchissent ». … C’était quand même un personnage faible, pas à la hauteur de la fonction paternelle, simplement d’être papa, d’être présent… il ne savait même pas, ce salopard de Szondi que son fils était un spécialiste du destin ! il faut le faire quand même. Et quand son fils parlait de Hölderlin, ce spécialiste du destin, lui qui pendant toute sa vie a appelé sa théorie « l’analyse du destin », il ne savait pas que son fils, Peter, était un spécialiste de littérature allemande sur le destin. Son fils ne lui a jamais pardonné ça, et il a raison. C’était quand même une relation bizarre. 

A nous de réfléchir quand même, tous ces grands cocos, quand on regarde leur vie familiale, ils ont  bien besoin d’une femme, car ils sont des petits bébés, ils ne peuvent pas se débrouiller tout seuls, ils ont besoin d’un héritage ou je ne sais pas quoi, d’une transmission éternelle, mais… dans la vie quotidienne… non, non ! Binswanger, sa famille était une catastrophe, avec des suicides, des morts… on a pu lire que son enfant était mort dans un accident de voiture mais bien des années plus tard, ils ont reconnu que c’était un suicide masqué. C’est terrible ! alors on dit que c’est pour faire son deuil qu’il a écrit « rêve et existence »… mais quand je le lis, je pense au contexte…

Anna Freud, c’était une punaise. Elle avait beaucoup de mal à jouer avec un enfant, elle observait, etc… demande à Joyce Mac Dougall comment était Anna Freud. Freud prenait trois semaines de vacances pour être avec ses enfants, mais, bon, le reste du temps…

-Après son séjour à Zürich, Schotte est venu à Paris et il est devenu membre de l’Ecole Freudienne et Lacan qui était un manipulateur demandait à Schotte de traduire des terminologies. Donc, il nous emmerdait pour trouver le mot exact en français de termes allemands… etc… par exemple quand il pouvait demander que ses élèves fassent une thèse sur le terme « forclusion » alors que l’on peut traduire « rejet »-

Schotte avait au départ utilisé le terme de « psychiatrie pulsionnelle » et il l’a utilisé pendant longtemps. Mais nous, on lui disait « mais pourquoi ce terme ? l’être humain est un être pulsionnel, attention, maintenant on va mesurer la pulsionnalité, le nombre de watts, on risque de tomber dans l’éthologie, est ce qu’on ne peut pas trouver un autre terme ?». 

C’est à ce moment-là qu’il a trouvé le terme d’anthropopsychiatrie. 

Il y a une différence fondamentale  entre l’approche freudienne et l’approche anthropopsychiatrique. L’approche freudienne et lacanienne mettent l’accent sur les rêves pour explorer le concept de l’inconscient. Traumdeutung. C’est un livre superbe sur cette manière d’avoir accès à l’ex-istence, ex ça veut dire qu’il y a quelque chose qui existe en nous que l’on ne maitrise pas. C’est quoi ce diable ? il y a beaucoup de délires chez les gens qui disent « je suis pris par le diable », ce n’est pas le diable, c’est quelque chose en moi que je ne maitrise pas. Avant on parlait du démon, maintenant c’est le diable, chez les djihadistes… ça fonctionne culturellement, ce sont des mots !

Ce fonctionnement de l’inconscient s’objective dans la langue romane qui est une langue qui représente, c’est une langue dont le sujet est prédicat.

C’est complètement différent en chinois, en japonais et c’est très différent dans certaines langues indo-européennes et en particulier dans les langues germaniques.

Quand on a une structure de la langue dans laquelle ce fonctionnement de l’inconscient se manifeste, -c’est le grand mérite de Lacan, il a donné un statut scientifique à ce concept à travers Lalangue…- Quand la langue fonctionne comme sujet-prédicat, ce qu’on dit de quelqu’un est objectif. C’est fixé comme caractéristique. On arrive dans quelque chose qui représente ce dont on parle. Ça, c’est l’approche freudienne. 

Les langues romanes parlent, les langues germaniques font. 

Chez Freud, c’est fixé, représentatif, prédicat. Alors que l’anthropopsychiatrie a choisi une autre façon qui est inscrite dans la structure de la langue : le mouvement, donc le verbe. La psychanalyse classique c’est le substantif, la psychanalyse phénoménologique et l’anthropopsychiatrie, c’est le verbe. 

Quand Kuhn fait des psychothérapies, il va suivre dans les rêves le style et pas les mots. C’est à dire le rythme du rêve. Il prend les mots qui sont en mouvement, qui sont en couleur. Comme un rorschach. IL y a un exemple dans le livre de Binswanger Rêve et existence. C’est là que Binswanger a trouvé son concept de deutung richtung qui veut dire sens de la direction. La dynamique de quelqu’un va s’inscrire dans un ensemble de direction de mouvement, et pas dans un ensemble de substantifs. Dans des oppositions de contraste : haut/bas, étroit/large, loin/proche… quand quelqu’un rêve, Kuhn va être à l’affut des mots qui se construisent dans cette opposition. C’est très important.

Qu’est ce qui est fondamental dans le rorschach ? c’est le mouvement, les kinesthésies.

Tout le travail est d’essayer de trouver dans les structures fondamentales de l’être humain des verbes. Comment on peut le délimiter sans le fermer, c’est toute la logique de la délimitation. 

SI il y a la mort de la psychiatrie, c’est en partie lié à ça. On en a marre des substantifs et des prédicats, c’est aliénant.

Deux philosophes ont travaillé sur ça : Gustave guillaume, et Deese, un génie méconnu. Deese essayait de combiner la philosophie phénoménologique de Heidegger (une philosophie en mouvement-ex-ister) avec cette approche substantive, fixée de Freud. Il fait des ponts en trouvant un espace personnel qui fait le lien entre les deux, et c’est ça qu’il appelle la triade. Il y a un tiers qui va donner forme aux deux. C’est très psychanalytique comme mouvement. Dolto n’a fait que ça. Le tiers, c’est quelque chose qui donne forme aux 1 et 2. Et le tiers est dans la langue. Dans les verbes….