Quarante années avec Szondi

Jean Mélon

   1968-2008. Quarante années avec Szondi.

Jean Mélon

 

  1. Comment j’ai rencontré « le » Szondi.

L’histoire commence le 1 septembre 1968.Ce jour-là, j’ai débarqué dans le service hospitalier du Professeur Maurice DONGIER, salle 45, à l’Hôpital de Bavière.[1]

Mon stage de spécialisation en psychiatrie débutait. Il allait durer quatre ans.

 

  1. De l’Anatomie Pathologique à la Psychanalyse en passant par le bled algérien.

J’avais terminé mes études de médecine en juillet 1966. De 62 à 66, trois années durant, j’avais fait fonction d’élève assistant dans le service d’Anatomie Pathologique du Professeur Emile Hyppolite BETZ, Dieu ait son âme. Ce géant tyrannique m’avait employé à pratiquer une centaine d’autopsies et lancé dans une recherche sur le cancer qui  m’avait conduit à inoculer une tumeur gastrique à 300 lapins, de quoi me dégoûter du lapin jusqu’à la fin de mes jours. Au bout de ces trois années de réclusion dans les caves de l’Hôpital, la recherche avait porté des fruits. BETZ était content. J’étais mûr pour une carrière de chercheur au FNRS (Fonds  National de la Recherche Scientifique). Le formulaire était prêt, je n’avais plus qu’à signer.

Cependant, l’ambiance du service d’Anatomie Pathologique était peu conviviale. C’était une pépinière d’ambitieux qui se disputaient furieusement sous l’œil amusé de l’  « hénaurme » BETZ qui distribuait des noms d’oiseaux à tout le monde. Je n’étais pas enchanté par la perspective de passer mon existence dans l’odeur du formol et des cadavres, sautant du scalpel au microscope, avec la voix tonitruante d’Emile Hippolyte en toile de fond sonore.

Le 18 août 1966, j’ai mis le cap sur Alger, avec mon seul diplôme en poche.

J’étais tiers-mondiste. Mes héros étaient plus politiques que scientifiques. L’Algérie était indépendante depuis 62. J’allais là pour réparer (e+ !). Monique, mon épouse, et ma fille Sarah, à peine âgée d’un an, me rejoignirent quelques jours plus tard.

Entre temps, je m’étais rendu au Ministère de la Santé pour offrir mes services comme médecin généraliste. On me proposa un poste de médecin de l’AMS (Assistance Médico- Sociale) à Bou Medfa, un village perdu dans le bled entre Miliana et El Affroun, à cent kilomètres d’Alger. C’était un ancien village dit « stratégique » où les Français avaient rassemblé des paysans venus de tous les hameaux isolés des environs. La population était misérable, sans culture commune. Un village sans âme. J’étais le seul européen  dans un rayon de 40 kilomètres. Ce que j’avais en commun avec mes voisins, c’était une sorte de déracinement absolu. En contrepartie, nous avions une vie  familiale intense. Sophie, ma deuxième fille, est née là-bas le 28 avril 1967, à Blida. Nous passions beaucoup de temps à écrire à nos proches.

Les Arabes alentour se sont demandés – et m’ont souvent demandé – ce que je faisais là.

La rumeur disait que j’étais un apprenti médecin en voie de formation. Il est vrai que du haut de mes 24 ans, je n’avais pas l’air imposant, malgré mon tablier blanc et mon stéthoscope. Aurais-je même eu plus fière allure, les habitants du coin se méfiaient de la médecine des « Roumis » – c’est ainsi qu’ils m’appelaient en dépit de mes protestations de « Toubib » – et se fiaient uniquement à la médecine des marabouts. Je n’ai connu que des urgences vétérinaires ; quand une vache ou une chèvre était éventrée par un sanglier, alors je devenais le sauveur. Les vaches m’ont sauvé de l’ostracisme.

Je ne me sentais utile que lorsque je réhydratais les nourrissons et les ramenais à la vie. Bref, ce métier ne me rendait pas heureux. Je n’avais quasiment rien à faire. Je n’apprenais rien. Mes connaissances médicales ne me servaient à rien.

J’ai vécu de plein fouet le « choc des cultures », la totale absence de communication entre le monde de ces miséreux et le mien.

C’est ce formidable choc qui a fait basculer définitivement mes intérêts scientifiques du côté des sciences humaines, de la sociologie d’abord, de la philosophie ensuite, puis de l’anthropologie culturelle et finalement ….  de la psychanalyse.

Par bonheur, Alger n’était pas loin, et les librairies regorgeaient encore de livres écrits en français. C’est ainsi, que peu de temps après sa publication en décembre 66, j’ai acquis les « Ecrits » de Lacan, dans une librairie d’occasion, pour l’équivalent de deux Euros en valeur actuelle. Le lecteur n’avait pas mis longtemps à se débarrasser de cet épais galimatias. J’ai plusieurs fois essayé de le lire mais en vain. Cependant j’ai gardé le livre et je l’ai encore. Mais je n’essaie plus d’en comprendre le propos. A part que le langage, c’est important ! Pour ça, j’étais d’accord. J’en faisais l’expérience tous les jours sur le terrain.

De FREUD , j’ai lu les Cinq Psychanalyses, la Traumdeutung et les Trois  Essais sur la sexualité. Je n’y comprenais pas grand-chose mais j’étais conscient que c’était le fait de mon inexpérience. Cela me paraissait beaucoup plus difficile à comprendre que la philosophie et tout le reste des sciences humaines dont je me délectais en plus d’une foule de romans où les Russes avaient ma préférence. Dostoievski, Tolstoï et Tchekov étaient mes auteurs favoris.

Je n’ai jamais lu autant que pendant ces deux années.

Le projet d’entreprendre une psychanalyse dès mon retour en  Europe commença de germer dans ma tête.

En décembre 67, à l’occasion d’un congé en Belgique, alors que je savais que je rentrerais définitivement  en août 68 et que j’étais indécis quant à mon avenir, j’ai demandé – poussé par Monique, et dans des circonstances trop rocambolesques pour être racontées ici – à être reçu par le Professeur Maurice DONGIER. Il était psychanalyste et, de tous mes Professeurs, celui dont j’avais le plus apprécié l’intelligence teintée d’humour, à égalité avec BETZ.

Au terme d’un bref interview, DONGIER accepta que je devienne assistant dans son service quand je serais de retour en Belgique. Cela ne l’engageait à rien. Il y avait pléthore de candidats psychiatres dans le service de Psychologie Médicale. La venue à Liège de Maurice DONGIER, en 1960, avait suscité une vague extraordinaire de vocations psychiatriques et psychanalytiques. En une décennie, le nombre de psychiatres à Liège fut multiplié par dix au moins.

 

  1. La Salle 45

Je le sus bientôt, la Salle 45 était une Cour des Miracles, vouée au traitement hospitalier des patients névrosés, hystériques, cas limites, obsessionnels graves et psychosomatiques. La médecine psychosomatique avait le vent en poupe dans ces années là. Toutefois, on y trouvait aussi des psychotiques, des épileptiques, des toxicomanes, bref un peu de tout. La consigne était de privilégier le contact, la psychothérapie intensive, d’inspiration psychanalytique de préférence, et de limiter la pharmacothérapie. Mais, s’il le fallait, on recourait à la sismothérapie et à l’insulinothérapie. La salle était ouverte et mixte, ce qui lui valait la réputation d’être le « bordel de Bavière ».

Maurice DONGIER  n’était pas un esprit dogmatique, mais ce n’était pas non plus un antipsychiatre comme il y en avait beaucoup à l’époque. La salle 45 était dirigée par Albert DEMARET, un homme tranquille, prévenant, peu interventionniste, bourré d’idées originales, préférant régner par l’humour que par les remontrances. Il y avait 30 lits occupés en permanence par trente patients. Trois stagiaires en avaient la responsabilité : dix patients par stagiaire. J’étais l’un des trois.

Chaque jour, nous nous réunissions autour d’Albert DEMARET, avec les infirmières et l’assistante sociale. DONGIER passait une fois par semaine. A tour de rôle, chaque stagiaire présentait le cas d’un malade. Il arrivait parfois qu’après une présentation de cas, un stagiaire disparaisse du service. Le patron l’avait jugé. Venit, vexavit, expulit.

DONGIER invitait chaque mois un orateur étranger, souvent un de ses amis de la Société Française de Psychanalyse ou de l’Evolution Psychiatrique. En deux ans je vis défiler pas mal de célébrités. Tous les stagiaires étaient également invités à présenter un sujet de leur choix au cours d’un séminaire qui se tenait deux fois par mois. La plupart redoutaient ces épreuves. Pour ma part, j’étais toujours partant pour traiter d’un sujet souvent en marge de la psychiatrie. Mes méditations algériennes n’avaient pas été vaines.

Maurice DONGIER m’appréciait et le disait ouvertement. Cela flattait mon ego mais, revers de la médaille, faisait des jaloux dans ce service où il y avait « beaucoup d’appelés et peu d’élus ». Aussi, hormis Maurice DONGIER et Albert DEMARET, je ne me suis pas fait de véritable ami tant que j’ai travaillé dans le Service de Psychologie Médicale. Au moins ne me connais-je pas non plus d’ennemi.

La règle voulait que le stagiaire choisisse entre le Service de Psychologie Médicale et le Service de Psychiatrie du Professeur Jean BOBON. Nous passions trois ans dans le service de notre choix et un an dans l’autre service. J’ai séjourné dans la Clinique du Professeur BOBON de septembre 69 à juillet 70. J’y ai surtout fait de la recherche expérimentale sur les neuroleptiques. Là, je me suis fait des amis, pour la raison plausible que, d’entrée de jeu, j’avais fait savoir que je n’y resterais pas. Le dada de Jean BOBON était l’art psychopathologique, dont il était un expert reconnu. Je m’y intéressais aussi. J’écrivis deux monographies à propos de deux patients schizophrènes picturalement géniaux. J’en fis des montages photographiques que je présentai à un colloque organisé par Jean BOBON. Je présentai également mes recherches sur un nouveau neuroleptique, le Penfluridol (Semap), mis au point par Paul JANSSEN (1926-2003), l’inventeur de l’halopéridol et d’une foule d’autres médicaments nouveaux. Je fis l’exposé principal en présence du grand homme qui fut ravi d’apprendre qu’il avait donné naissance à une nouvelle molécule, encore utilisée à ce jour.

Quand je quittai le Service de Psychiatrie, Jean BOBON essaya de me retenir en me promettant monts et merveilles. Trop tard ! Je l’aimais bien mais j’avais choisi mon camp et j’étais déjà tout entier accaparé par mon intérêt pour Szondi.

 

  1. Johnny.

A peine avais-je mis les pieds salle 45 que je tombai nez à nez sur les photos du test de Szondi. Elles se trouvaient sur la table de la salle de réunion, en face du bureau des infirmières. Comme j’avais l’air hypnotisé face à ces photos, une infirmière, me prenant pour un nouveau malade, me demanda si j’étais là pour passer le test, je bredouillai : « Euh, non », puis, me ravisant, je répondis plus franchement : « Ah !Oui ». C’est ainsi que tout a commencé, le 1 septembre 68, vers 8h30 du matin.

Une infirmière, pas toujours la même, faisait passer le test à tous les patients, dix jours de suite, pour le compte d’un étudiant en Psychologie de l’Université de Louvain.

Les tests devaient servir à la rédaction du mémoire de fin d’études de cet étudiant.
Johnny VAN MASSENHOVE était médecin militaire. Il s’était décidé à faire des études de psychologie sur le tard, après avoir assisté à une conférence de Jacques SCHOTTE.

Son mémoire portait sur la personnalité coronarienne. Il avait d’abord réuni 70 tests complets de sujets atteints d’un infarctus du myocarde et 90 autres tests de sujets névrosés ou atteints de diverses maladies psychosomatiques, ce qui avait nécessité 1600 visites à domicile en l’espace de 10 mois, soit entre 5 et 10 visites par jour, quotidiennement.

N’en pouvant plus de parcourir le Brabant wallon et le temps pressant, il avait sollicité de DONGIER la permission de récolter les 50 tests manquants dans son service hospitalier, soit en salle 45. Johnny était un perfectionniste. Il lui fallait absolument 70 tests complets de coronariens, 70 tests de psychosomatiques autres et 70 tests de névrosés. DONGIER lui avait accordé son visa, lui permettant ainsi de réunir le reste du matériel testologique en un minimum de temps. En guise de monnaie d’échange,  DONGIER  demanda  à Johnny d’interpréter les tests récoltés dans la clinique et de glisser un double de ces interprétations dans les dossiers des patients.

Johnny passait salle 45 à la fin de chaque mois, déposait les tests du mois précédent avec l’interprétation ad hoc et emportait les nouveaux  tests. Au bout des six mois où il collabora avec le service de DONGIER, plus d’une centaine de tests avaient été récoltés et dûment protocolés.

Je me servais de ce précieux matériel pour essayer d’y comprendre quelque chose. Johnny m’avait brièvement expliqué les grands principes de l’interprétation, juste assez pour que j’en retienne l’essentiel. Il était toujours pressé et peu disposé à répondre à mes questions. Néanmoins, sans lui et les quelques bribes de renseignements qu’il voulut bien me communiquer, je n’aurais jamais connu « le » Szondi ni commencé à l’interpréter moi-même. Chaque jour, je rapportais quelques tests à la maison, que Monique transcrivait consciencieusement. A nous deux, nous nous livrions à une espèce de décryptage hiéroglyphique.

Avant que Johnny ne quitte la salle 45, je lui soumis mon test. Il y jeta un coup d’œil, fit la moue, me dit qu’il l’interpréterait à tête reposée, l’emporta et ne me le rendit jamais. Par contre, il me fit parvenir un double des tests de ses 70 coronariens et un exemplaire de son mémoire lorsqu’il parut en juin 69[2]. Ce sont des trésors que je garde précieusement.

 

  1. Premiers balbutiements
  2. Premier cénacle.

Quand Johnny quitta Liège, je demandai à Albert DEMARET la permission de poursuivre le testing de tous les patients qui passaient par la salle 45. Il me l’accorda volontiers. Ce n’était pas un mince cadeau car cela supposait que la passation du test de Szondi accapare chaque jour 5 à 6 heures du travail du staff infirmier. A la réflexion, je me dis que cela ne fut possible que parce que j’avais eu de meilleures relations avec le personnel infirmier qu’avec mes collègues candidats psychiatres. Je succédai donc à Johnny en tant que « Docteur Szondi », utilisant la méthode « Van Massenhove ». Grâce « au » Szondi, je gardai le contact avec la salle 45 longtemps après l’avoir quittée – je n’y suis resté que 18 mois -, jusqu’à ce qu’elle disparaisse, littéralement parlant, avec la destruction de l’Hôpital de Bavière.

Comme je l’ai dit plus haut, ma femme fut pendant plusieurs mois ma seule interlocutrice en la matière. C’était passionnément amusant. Les intuitions fusaient gaiement.

Aucun de mes collègues de l’époque – nous étions une trentaine à travailler chez DONGIER – ne s’intéressa jamais au Szondi. Quelques uns lisaient mes interprétations et les trouvaient « intéressantes » mais aucun ne fit l’effort d’aller plus loin.

Un Psychologue liégeois, de trente ans mon aîné, ayant appris que je pratiquais le Szondi, me proposa d’organiser des réunions à son domicile pour discuter de nos cas. Jean Hubert GHUYSEN avait été initié au Szondi par Henri DEMOLDER, moine bénédictin de l’Abbaye de CLERVAUX. A un degré de plus qu’Henri DEMOLDER, Jean Hubert était un personnage dionysiaque, toujours enthousiaste, qui se servait du Szondi pour faire de la psychothérapie à la hussarde. Il s’était fait un disciple en la personne d’André LEBAS, psychologue liégeois affecté à l’asile  psychiatrique de la ville, l’Hôpital aujourd’hui disparu de la « Volière ». C’était Don Quichotte et Sancho, Jean Hubert étant aussi exalté qu’André était sceptique. Nous nous sommes réunis une vingtaine de fois au cours de l’année 69. Le trio ne tenait ensemble que par la bonne humeur contactuelle, largement soutenue par le whisky-coca. Il n’y avait pas de projet scientifique. Le trio s’évanouit de lui-même. Du moins, ces rencontres festives ont-elles servi à me préserver d’un sentiment de  solitude que j’aurais pu ressentir mais qui n’est jamais venu.

  1. Leuven, septembre 69.

Du 1 au 3 septembre 69, j’assistai au cinquième colloque de l’IFSP à l’Université Catholique de Louvain où Léopold SZONDI devait être reçu Docteur Honoris Causa le 14 mai 1970. Je découvris que Szondi existait bel et bien, en chair et en os[3]. Jusque là, je l’avais ignoré. Szondi aurait pu être le nom d’une localité comme Rorschach, Cornell ou Minnesota. Je pensais rencontrer Johnny, le premier szondien que j’avais connu mais il n’y était pas. De garde à la caserne sans doute ! Comme je ne connaissais personne dans l’assemblée, je n’eus pas l’occasion de nouer des contacts. A entendre les orateurs, du moins ceux qui parlaient du test, assez rares dans l’ensemble, je fus satisfait de constater que ma connaissance du test était honorable.

Je me procurai tout ce qui était disponible en matière de littérature szondienne, notamment la traduction française par Ruth PRUSCHY de la première édition du « Lehrbuch der experimentellen Triebdiagnostik » (1947) parue aux Presses Universitaires de France en 1952.

Je dévorai le livre en une après-midi, heureux de constater que par la seule pratique du test inspirée de la méthode Van Massenhove, j’utilisais correctement les concepts szondiens et que j’en avais acquis une idée assez juste.

Au bout d’une année intensive de pratique du test, je me sentais apte à interpréter les tests qui défilaient au rythme de 4 à 5 par semaine.

Chemin faisant, je récoltais tout ce qui était disponible : Rorschach, TAT, MMPI, données cliniques, … La photocopieuse ne chômait pas.

La salle 45 organisait chaque mardi, de 8 à 10 heures, une réunion dite de confrontation tests-clinique. Je fus admis à y participer en tant que « spécialiste » du Szondi. Les réunions étaient animées par Albert DEMARET, qui arbitrait, les candidats spécialistes, les étudiants stagiaires médecins et psychologues , Meyer TIMSIT, grand spécialiste du Rorschach et moi-même. Les débats étaient aussi animés que confraternels. Le projet de comparer Szondi et Rorschach germa au cours de ces séminaires.

  1. Coup de chance.

Au cours des années 69-70, il advint par hasard que quatre anorexiques mentales « typiques » furent hospitalisées en salle 45 à peu près au même moment. Albert DEMARET me proposa de comparer leurs tests de Szondi. Si elles présentaient toutes des caractéristiques semblables tant au niveau des symptômes que des traits de personnalité, le Szondi ferait-il apparaître autant de similitudes ? Ce fut le cas. Les tests étaient presque identiques. Albert me suggéra d’écrire un article et de l’envoyer aux « Annales Médico-psychologiques », la plus ancienne revue française traitant de sujets médico-psychologiques.

J’écrivis donc « L’anorexie mentale au test de Szondi », persuadé que l’article serait refusé. Il fut accepté et parut vers le milieu de l’année 71.

Au début du mois d’octobre  1971, à ma plus grande surprise, je reçus une lettre de SZONDI me signalant qu’il avait reçu, par l’intermédiaire de Walter JÄGER qui dirigeait la collection psychologique des Editions Hans HUBER à Berne, un article de moi, publié dans « Les Feuillets Psychiatriques de Liège » intitulé : « L’intérêt du test de Szondi en recherche psychosomatique ». Dans cet article, je résumais les données essentielles du mémoire de Johnny VAN MASSENHOVE et les résultats d’une étude szondienne d’un certain Karl KOHLE de Munich consacrée à des sujets atteints d’artérite des membres inférieurs. Les deux auteurs obtenaient des résultats concordants.

Je m’empressai de répondre à cette lettre et j’y joignis mon article sur l’anorexie mentale et un autre, antérieur, où je comparais les réactions au Szondi des immigrés italiens de première et deuxième génération. Je lui faisais part de mon intention de le rencontrer à Zürich.

Un mois plus tard, je recevais une lettre circonstanciée[4] de Szondi qui me remplit de joie. J’avais vu Szondi à Leuven mais je ne le connaissais pas. Tout à coup, ce n’était plus un signifiant parmi d’autres, c’était devenu mon « signifiant maître » comme aurait dit LACAN.

J’étais reconnu. Si, comme le prétend HEGEL, le désir est désir  d’être reconnu, mon désir était comblé au-delà de toute espérance.

Mon ardeur szondienne en fut décuplée.

Je me mis à écrire de plus en plus, à enseigner, à organiser des séminaires, à fréquenter SCHOTTE et ses disciples de l’Ecole de Louvain.

  1. 3. Jacques SCHOTTE
    1. Premier contact.

J’avais pu admirer la verve de Jacques SCHOTTE lors du Colloque de Leuven en septembre 69. Il avait alors 42 ans. Je n’étais pas encore assez sûr de moi pour lui adresser la parole. Comme organisateur du Colloque, il avait d’autres chats à fouetter. Je n’étais pas timide mais de là à grimper sur mes ergots, c’eût été prématuré.

La rencontre eut lieu fortuitement le 24 mai 1970 à Knokke, au cours d’un Congrès européen de Médecine Psychosomatique où DONGIER m’avait invité. « Venez, me dit-il, je vais vous présenter à  SCHOTTE ». Il me désigna comme le Szondien liégeois et me laissa en tête-à-tête avec le grand Jacques.

Je n’ai pas le moindre souvenir des propos que nous avons échangés. J’ai dû lui parler de mes ambitions. Il n’y a pas été insensible puisque Szondi en fait mention dans sa lettre du 4 octobre 71. Toujours est-il que c’est à partir de là que je me suis mêlé à l’équipe qui entourait SCHOTTE. C’était ses premiers élèves, des gens de mon âge qui parlaient tous la langue de LACAN. Comme je parlais le français ordinaire, je ne me sentais aucune affinité avec eux. SCHOTTE avait fondé l’association « Pathei Mathos » pour rassembler ses disciples et propager les idées de l’Ecole de Louvain. En fin de compte, LACAN n’y tenait qu’une place restreinte, au contraire de SZONDI qui occupait une place centrale  dans les élaborations théoriques de SCHOTTE. La méfiance grandissante de SCHOTTE à l’égard des idées lacaniennes engendra la défection de ses premiers disciples qui n’étaient que tièdement szondiens, par obligation pour ainsi dire. Une deuxième génération allait leur succéder qui serait résolument szondienne et dont j’allais devenir le chef de file.

  1. Premières embûches.

Au début de l’année 1971, DONGIER me fit venir dans son bureau. Il me reprocha l’intérêt que je portais au Szondi et surtout le temps que j’y consacrais. Comme à l’habitude, il n’y allait pas par quatre chemins : « A partir d’aujourd’hui, le Szondi, c’est fini. Vous vous égarez. J’ai d’autres projets pour vous. Si vous persistez, je vous congédie ». Je lui répondis aussi sec que je n’étais pas d’accord. Sans doute avais-je hyperinvesti Szondi. Cela ne m’empêchait pas d’avoir d’autres intérêts. Au contraire, je trouvais chez Szondi un stimulus incomparable, un outil conceptuel et un point de vue théoricoclinique supérieurs à tous les autres.

Par la même occasion, je lui annonçai que j’avais décidé d’entamer une cure psychanalytique le plus tôt possible.

« Alors, me répondit-il, je dois accepter qu’en plus du Szondi vous allez m’emmerder avec vos conflits intérieurs. Ce n’est pas pour cela que je vous paie. Je vous donne une semaine pour réfléchir ».

La semaine suivante, je me présentai donc comme prévu.

–     Alors ?

–     C’est décidé, je ne lâcherai pas le Szondi et j’entre en psychanalyse.

Il me regarda droit dans les yeux. Il ne dit rien. Une des plus longues minutes de mon existence.

-Très bien. C’est ce que j’attendais de vous. Je n’aurais pas aimé que vous capituliez. Je vous garde, pour longtemps, j’espère.

-Merci.

-Pas de quoi. Les Marseillais sont un peu provocateurs, vous savez.

-Et les Liégeois ont la tête dure.

Il sourit.

-Quand même, pour ce qui est du Szondi, je reste perplexe. Je vais vous proposer un marché. La conférence que vous avez faite le mois dernier sur le profil psychosomatique au test de Szondi, vous irez la présenter  à une prochaine séance de la Société Médico-psychologique, 26 rue de Seine à Paris. Le baptême du feu. On verra ce que les caciques de la Psychiatrie Française en pensent. Par la même occasion, vous irez voir  Pierre PICHOT à Sainte Anne, 17 rue Cabanis. Il connaît bien le Szondi. Il a écrit plusieurs articles sur Szondi il y a vingt ans. Depuis que Jean DELAY a pris sa retraite, c’est lui le grand patron de la Psychiatrie Universitaire en France. Vous me direz ce qu’il en pense.

Je suis allé faire ma conférence à la Société Médico-psychologique. Ma communication fut bien accueillie. C’est Eugène MINKOWSKI qui se chargea de me donner la réplique. Il était en verve : discours fleuve et fleuri comme à son habitude, plein de sympathie pour moi et pour Szondi qu’il avait bien connu du temps où ils étaient presque voisins à Zürich, vers 1950. C’était touchant.

PICHOT m’avait donné rendez-vous dans son bureau, le lendemain à  14 heures.

Il est arrivé à 17 heures. Il m’avait oublié. Il se souvenait à peine de la  (longue) lettre que je lui avais adressée un mois auparavant. Manifestement, j’étais un importun.

-Vous m’excuserez. Je ne peux vous accorder que quelques minutes. Vous voulez savoir ce que je pense du Szondi, c’est bien ça ? Je n’en pense rien du tout. Je ne sais pas ce que c’est. Un test, non ?

-Mais vous avez écrit deux articles en 1952 dans les Annales Médico-psychologiques à propos de la validité du test de Szondi. Et vous l’avez descendu en flèche. Depuis lors, le test de Szondi n’est plus pratiqué en France.

-Vous me voyez navré (Il avait un grand sourire sardonique). Maintenant je me souviens. Il y avait un certain PERSE, un psychologue qui venait de faire une thèse sur… ? Il avait besoin de publications pour obtenir une place de Prof dans une université de province. Alors, DELAY et moi nous avons cosigné ses articles. Mais ni DELAY ni moi ne savions de quoi il s’agissait. Vous connaissez les pratiques universitaires, n’est ce pas ? J’ai une bibliographie énorme mais je n’aime pas écrire. Malheureusement, c’est nécessaire. Bon ! Je dois m’en aller. Bien le bonjour à DONGIER. Et bonne chance avec votre Szondi !

C’était surréaliste. J’étais furieux et content à la fois. « Vous connaissez les pratiques universitaires » ! Ben oui. Mais à ce point-là ? Non, j’ignorais que la désinvolture des grands patrons pouvait atteindre de tels sommets.

J’ai fait mon rapport à DONGIER. Il m’a seulement dit : «  Sacré PICHOT ! Saviez-vous qu’il a été champion de France universitaire de boxe amateur ? »

En effet, dans son bureau j’avais remarqué une photo d’un boxeur, grandeur nature. J’avais trouvé la chose bizarre, en cet endroit académique. Maintenant je savais que PICHOT avait été boxeur et qu’il avait envoyé Szondi au tapis sans le moindre état d’âme.

L’Université est souvent un ring de boxe. Ce n’est pas toujours drôle mais il faut l’admettre : c’est le seul endroit où peuvent se faire valoir certaines pensées comme celle de SZONDI. Désormais, j’étais déterminé à embrasser la carrière universitaire, quoi qu’il en coûte. « Publish or perish » ! Avec à l’horizon 77, une thèse en béton.

 

  1. Zürich, 28-30 août 1972.

Entre temps, j’avais mené deux recherches, l’une avec André LEBAS, l’autre avec Martine TIMSIT-BERTHIER. Le premier travail concernait les tests de Szondi de 30 schizophrènes internés depuis plus de trente ans à l’Hôpital Psychiatrique de la Volière, l’établissement asilaire liégeois pour les hommes où André était psychologue. L’article s’intitulait : « Les vieux schizophrènes asilaires ». André LEBAS avait pris l’initiative, sans me consulter, d’envoyer à Szondi les 30 protocoles qu’il avait patiemment récoltés. Je fus à nouveau heureusement surpris du fait que SZONDI lui répondît rapidement, livrant pour chaque cas une interprétation détaillée. SZONDI avait chaque fois conclu soit à la mélancolie, soit à la schizophrénie projective, ce qui n’est pas étonnant, les deux profils étant presque identiques. La réponse de SZONDI comportait huit pages écrites en caractère serré. Je conserve précieusement ce témoignage du caractère extrêmement scrupuleux de ses interprétations. Je me dis souvent que la meilleure chose qui pourrait m’arriver serait de conserver autant  de lucidité et d’énergie à un âge aussi avancé. Il avait alors 79 ans. SZONDI avait des qualités intrinsèques qui en font un modèle exemplaire de ce qu’un homme peut faire de mieux dans son existence.

Le second travail confrontait les données du Szondi de 141 sujets à leur VCN (Variation contingente négative), technique dont le service de DONGIER s’était fait un pionnier en la personne de Martine BERTHIER, l’épouse de Meyer TIMSIT. Il y avait une très bonne corrélation entre la désorganisation au test de Szondi et les anomalies neurophysiologiques. Sur la base des résultats, je construisis un « indice de désorganisation globale » (IDG), nettement plus fiable que l’index de variabilité de BERTA et SILVERA (Szondiana 3, 142-146, 1962). J’envoyai les textes préliminaires à SZONDI qui me répondit avec enthousiasme[5]. Je présentai les deux communications dans l’après midi du 28 août 1972, date à marquer d’une pierre blanche. Entre les deux communications, la parole fut donnée à Susan DERI qui évoqua son thème favori, la symbolisation. Ce fut un plaisir de la rencontrer et de faire la connaissance de cette femme exceptionnelle, disciple préférée de SZONDI, aussi brillante que modeste et chaleureuse.

Le Sixième Colloque me fournit l’occasion de me rapprocher de SCHOTTE et de ses élèves. Tous étaient supérieurement intelligents. Malheureusement, à l’exception de Richard BÜCHER, ils ont tous abandonné le vaisseau szondien  peu de temps après le Colloque de Zürich, si bien qu’au Colloque de Paris, en septembre 75, ils avaient tous disparu. Pour autant que je sache, ils reprochaient à SCHOTTE d’être plus szondien que lacanien.

 

 

 

  1. Grands travaux.
  2. Crises 

J’entrai en analyse didactique le 1 février 1972. J’allais y rester jusqu’en juillet 76, à raison de quatre séances par semaine. Je prenais le train de 5h30 pour Bruxelles et je rentrais à Liège vers 13 heures. Je profitai des longues heures passées dans le train et le métro pour perfectionner mon allemand et lire l’intégralité des œuvres de SZONDI.

En mars 1972, Maurice DONGIER annonça qu’il quitterait Liège en juillet pour se fixer à Montréal où il venait d’être nommé Chief Professor à l’Université Mac Gill. Je perdais mon protecteur au moment même où j’obtenais mon diplôme de psychiatre. Comme il l’avait lui-même prophétisé, le  départ du patron entraîna une fameuse pagaille dans le service. Les conflits fratricides éclatèrent, les seniors s’affrontant en vue d’une succession problématique.

Mes projets de carrière universitaire s’écroulaient. J’avais trente ans et je n’imaginais pas terminer ma thèse avant quatre ou cinq ans. Mon salaire n’était pas mirifique. J’étais coupable de sacrifier ma famille à mes ambitions scientifiques. L’entrée en psychanalyse ne fit qu’aggraver cette situation précaire. Je repris sporadiquement mon bâton de médecin généraliste. Mes parents m’aidaient discrètement, sans quoi la nécessité m’aurait contraint à quitter l’université. Un malheur ne venant jamais seul, ma mère, âgée de 60 ans et jusqu’alors en pleine forme, développa une tumeur cérébrale dont elle décéda rapidement le 16 janvier 73.

Je fis le deuil de ma mère sur le divan, ce qui, je crois, m’aida beaucoup.

L’expérience de la psychanalyse me fut très profitable. Loin de m’inhiber dans mes activités universitaires, comme DONGIER l’avait prophétisé, elle me donna des ailes tout en rabotant quelques excroissances mégalomaniaques, reliquat compensatoire d’un complexe de castration mal assumé jusque là. Je suis reconnaissant à mon analyste d’avoir dirigé ma cure avec « une main de fer dans un gant de velours ».

Je suis resté membre associé de la Société Belge de Psychanalyse et de l’IPA jusqu’à ce jour.

 

  1. François DUYCKAERTS

Au milieu de ces turbulences, je fus contacté, en novembre 72, par François DUYCKAERTS (1920-2006), Professeur de Psychologie Clinique à la Faculté de Psychologie de Liège, Psychanalyste, membre de la Société Belge de Psychanalyse affiliée à l’IPA. Il me proposa de devenir son assistant avec le projet de diriger la policlinique psychothérapeutique qu’il comptait créer dans son service. Je n’hésitai pas un seul instant.

Le 1 février 1973, je quittai la Faculté de Médecine pour émigrer vers la Faculté de Psychologie.

François DUYCKAERTS était le type de l’ « honnête homme », intelligent et cultivé, polyglotte, chaleureux, brillant orateur, philologue et philosophe de formation, également titulaire de la chaire de Métaphysique, spécialiste d’Aristote et de Saint Thomas d’Aquin. Son seul défaut tenait à son indécrottable narcissisme qui lui donnait le sentiment d’être omniscient. Il était jaloux du fait que j’étais médecin et ne se privait pas de me le rappeler. C’est pour cela qu’il m’avait engagé. Ses manies étaient comiques. Il était toujours tiré à quatre épingles et me reprochait mon style négligé, mes cheveux longs et ma barbe mal taillée. Il appréciait mes écrits pour autant qu’ils ne fussent pas szondiens. Il jugeait cependant ma prose par trop « jaculatoire » en comparaison de la sienne qu’il voulait « élégamment classique ». Il ne comprenait pas comment je pouvais réussir comme psychothérapeute avec un look aussi hippie. « Evidemment, me dit-il un jour, à fréquenter quelqu’un comme SCHOTTE, on finit par lui ressembler ». Dieu sait pourtant que SCHOTTE, malgré ses éternelles sandales et ses chemises à manches courtes, était le contraire d’un hippie. DUYCKAERTS se félicitait néanmoins de m’avoir choisi car la policlinique ne désemplissait pas. Je faisais rentrer plus d’argent qu’il n’aurait pensé. Aussi m’accorda-t-il des indemnités cliniques qui me permirent d’échapper à la gêne matérielle. En sus des psychothérapies, je donnais les cours qui lui déplaisaient, parce que trop cliniques (« Histoires de cas »), et je supervisais les stages des étudiants en psychologie. François était satisfait et me fichait une paix royale. Il acceptait que j’aille à Bruxelles chaque matin et ne repris mon travail qu’à treize heures.

 

  1. « Théorie et Pratique du Szondi » 

Le cours d’introduction à Szondi que j’avais mis en place à la fin de l’année 1972 recueillit un succès honorable auprès des étudiants. Au fur et à mesure que j’élaborais mes cours, je me mis à les coucher sur papier tant et si bien qu’à la fin de l’année 1973, j’avais écrit 335 pages dactylographiées. Mon projet était d’en faire un livre et de le publier sous le titre « Théorie et Pratique du Szondi ». Trouver un éditeur fut une autre paire de manches. Je m’adressai d’abord à Marc RICHELLE, directeur de la collection « Psychologie et Sciences Humaines » chez l’excellent Editeur liégeois Mardaga. Pas de chance. RICHELLE venait justement de signer un contrat avec Michel LEGRAND. Je me suis alors tourné vers les « Editions Universitaires » (Paris) qui venaient d’éditer « Le Rorschach des Schizophrènes » de R.M. PALEM (1969). L’Editeur était conquis. Le livre fut imprimé mais, malheureusement, il fut envoyé au pilon avant d’être mis sur le marché, les « Editions Universitaires » ayant été déclarées en faillite. En désespoir de cause, je m’adressai aux « Presses Universitaires de Liège » qui n’éditaient pas vraiment de livres mais des syllabus pour les étudiants. Le « livre » parut en avril 1975 et connut un succès certain grâce à la publicité généreuse du bouche à oreille des Szondiens convaincus. Il fut réédité à la demande jusqu’en 1995, date à laquelle les Presses Universitaires de Liège mirent la clé sous le paillasson. L’année 74 fut consacrée à la mise en ordre du matériel de ma thèse.

 

  1. Zürich, juin 1975.

J’obtins de l’Université de Liège l’autorisation de passer un mois à l’Institut Szondi de Zürich, au 30 Krähbühlstrasse, (rue de la Colline aux Corneilles). Je traînais derrière mois une lourde valise de documents. Je garde un souvenir fort de mon séjour à Zürich. C’est là que, à peine arrivé, j’écrivis les premières lignes de ma thèse. Je me levais tôt, déjeunais copieusement à la grande table de la bibliothèque, couverte de pots de confitures, de miel, de fromages et de cinq ou six sortes de pains différents. Ensuite je me retirais dans le petit bureau de consultation qui me servait de chambre à coucher et je travaillais toute la journée.

A cinq heures, invariablement, SZONDI m’invitait dans son bureau et me posait chaque fois la même question : « Wass neues haben sie heute entdeckt ? » (Qu’avez-vous découvert de neuf aujourd’hui ?). Il était impitoyable. Je devais faire chaque jour une découverte inédite, sinon il faisait semblant d’être fâché. Je découvrais des choses en effet, personne n’ayant fait une telle recherche avant moi. Comme SZONDI ne connaissait pas le Rorschach, je devais m’expliquer longuement. De temps en temps, il poussait un « wunderbar » triomphant, notamment lorsque je lui révélai l’impressionnante coïncidence entre k+ et les réponses Sex au Rorschach. Son humour était décapant. Il avait l’art de mettre son interlocuteur à l’aise, souvent après l’avoir déboussolé dans un premier temps : «  Sind sie nicht wahnsinnig » ? (Ne délirez-vous pas ?). Ou bien : « Mit ihrem ZwangsarbeitersVGP, sind sie nicht eine latente Paranoiaker » ? (« Avec votre avant-plan de travailleur compulsif, n’êtes vous pas un paranoïaque latent » ? )

Nous discutions pendant une heure environ puis il se levait, s’appuyait sur mon bras et m’emmenait en promenade autour du Zoo. Parfois nous allions jusqu’au lac ou dans la vieille ville. En dépit de ses 82 ans, c’était un bon marcheur. Vers 20h, il m’entraînait au restaurant ou bien à son domicile au 3ème étage du 6 Dunantstrasse où Lili nous attendait avec un repas consistant et la traditionnelle bouteille de Morgon qu’on ne vidait qu’à moitié. A 21 heures, nous passions au salon pour une dernière causette. C’était le meilleur moment, celui où SZONDI, le Morgon aidant, était en plein contact 0+.

A la fin de mon séjour à Zürich, j’avais fait le tour de toutes les données « statistiquement significatives » qui devaient me permettre d’élaborer ma thèse sur une  base solide. Le jour avant mon départ, je rédigeai un court article pour les « Feuillets Psychiatriques de Liège »[6].

Quand l’article parut, j’envoyai un tiré à part à SZONDI qui me répondit aussitôt.

 

  1.    Paris, septembre 75.

Au Colloque de Paris, organisé par Claude VAN REETH en septembre 75, Jacques SCHOTTE présenta sa « théorie périodique des circuits pulsionnels » qui allait révolutionner notre conception de la structure et de l’organisation secrète du schéma pulsionnel de SZONDI. Il devenait possible d’invoquer autre chose comme argument de base théorique que l’hypothétique quatuor des paires de gènes pulsionnels.

Pour ma part, je présentai les résultats essentiels de ma recherche sur les correspondances entre Szondi et Rorschach tels que je les avais consignés dans l’article écrit deux mois plus tôt. Mon travail, purement empirique à ce stade, corroborait les spéculations théoriques de SCHOTTE. Du coup, je me trouvais promu au rang de plus proche collaborateur du Maître.

Comme il l’a souvent répété par la suite, j’avais apporté les éléments cliniques et testologiques qui procuraient une assise expérimentale à sa construction théorique. Le Colloque de Paris consacra entre SCHOTTE et moi une alliance qui ne fut jamais rompue.

Une des conséquences de cette alliance aboutit à ce que SCHOTTE me confiât le cours de « Questions approfondies du Szondi » dont il était titulaire à l’Université Catholique de Louvain. J’assumai ce cours dès la rentrée académique de l’année 75-76 et continuai à le donner jusqu’en juin 1986. Ensuite, c’est Philippe LEKEUCHE qui prit la relève. Il en est toujours titulaire aujourd’hui.

 

  1. Papa fait sa thèse

A la fin de l’année 1975, le Gouvernement Belge vota un décret qui obligeait les Universités d’Etat, dont celle de Liège, à limiter drastiquement le nombre des enseignants et des chercheurs. Les nominations définitives furent réduites à la portion congrue. Pour l’année 1976, le nombre de titularisations pour les assistants arrivant en fin de mandat, ce qui était mon cas, était limité à 13, toutes facultés confondues. Or il y avait environ 200 candidats en lice. Dans une première sélection, sur base de mon CV, j’étais classé dixième. Deux semaines plus tard, après filtrage par les syndicats, les loges maçonniques et le parti socialiste, instances que j’ai toujours ignorées, j’avais été rétrogradé à la 150ème place. François DUYCKAERTS, la mine sombre, me déclara : « Mon petit Jean, s’il vous reste une chance de rester à l’Université, il vous faut défendre votre thèse avant le 20 mai. Le Conseil d’Administration de l’Université fera son choix le 24 mai ».

La date de la défense fut fixée au 16 mai 1976. Je devais déposer ma thèse au plus tard le 2 mai.

Il me restait quatre mois pour rédiger ce pavé dont je voulais qu’il soit un monument, tant j’avais passé des centaines d’heures à en rassembler les briques. Je n’ai jamais tant travaillé ni si vite. Je m’enfermai dans la plus petite chambre, transformée en bureau, de l’appartement que j’habitais à Liège, 32 quai Bonaparte. Mes trois filles âgées de 10, 8 et 6 ans s’amusaient à me taquiner : « Allez papa, tu vas gagner » ! Sur la porte du bureau, elles avaient écrit, avec du rouge à lèvre : « Silence ! Papa fait sa thèse ».

Je fis imprimer 30 exemplaires de « Figures du Moi. Szondi, Rorschach et Freud ». J’en déposai 10 au secrétariat de la Faculté de Psychologie, le 2 mai, date limite. J’avais écrit 427 pages  d’un texte serré. J’aurais dû faire imprimer les annexes, soit les 461 tests de Szondi et de Rorschach que j’avais patiemment comparés. Cent kilos de papier. Basta ! Sufficit !

 

  1. « Schreckliche Katastrophe»

 

  1. Mauvaise surprise.

La défense était prévue pour le jeudi 16 mai. Le vendredi 10 mai, François DUYCKAERTS me fit venir dans son bureau. Il était fou furieux. Il hurlait.

-Vous allez retirer votre thèse. C’est inadmissible. La honte retombera sur MOI !

Je ne comprenais pas ce qui pouvait le plonger dans un tel état. Que pouvait-il bien me reprocher ? Plusieurs fois, je lui avais proposé de lire l’avant-projet de ma thèse. Il avait toujours refusé, prétextant son emploi du temps surchargé.

-Où  est la honte ?

-Vous utilisez le test du CHI2 qui fait apparaître des différences significatives et vous osez parler de corrélations.

-La belle affaire !

-Quoi ! Mais c’est intolérable. Les autres vont rire de MOI.

-Quels autres ?

-Les membres du jury. C’est MOI votre patron de thèse, vous l’avez écrit en couverture. Je suis censé vous avoir conseillé. Et j’aurais commis la bévue de laisser passer une énormité pareille. Ils vont penser que je ne connais pas la différence entre une corrélation et une différence significative.

Comme j’avais l’habitude de converser avec lui sur le ton de l’humour, je risquai :

-C’est quand même moins grave que d’ignorer la différence des sexes.

-Ce n’est pas le moment de rire. Vous allez écrire au Doyen que vous annulez votre défense.

J’étais abasourdi. J’ai dû me mordre les lèvres pour ne pas crier plus fort que lui. Je savais bien que corrélation et différence significative, ce n’était pas la même chose. J’avais utilisé le terme « corrélation » dans son sens courant et, de manière opportuniste, parce que ça allégeait la forme de mon discours. Répéter cent fois : « Le test du CHI2 fait apparaître une différence significative entre  Sch 0+ au Szondi et la fréquence des réponses kinesthésiques au Rorschach », cela m’apparaissait tellement lourd.  Je  lui ai dit « Bonsoir » et je suis rentré chez moi. Ma femme m’a trouvé livide. Je lui ai raconté l’histoire. Au fur et à mesure que je retrouvais mes esprits, une colère noire montait en moi. Je l’aurais étranglé. Mon e+ !  avait sûrement viré au e- !!. Le narcissisme de François DUYCKAERTS m’écoeurait. Et MOI et MOI et MOI ! Il n’avait jamais digéré mon intérêt pour SZONDI. Il écumait de rage à l’idée que mon vrai patron, et mon maître plus encore, ce n’était pas lui mais Jacques SCHOTTE. Il m’avait fait remarquer que je ne le citais qu’une fois dans ma bibliographie, pour un article mineur sur la « projection » paru dans les Feuillets Psychiatriques de Liège.

Quand nous nous revîmes le lundi, ma colère était tombée. La sienne aussi apparemment.

-Je parie que vous n’avez pas écrit au Doyen.

-Non. Je défendrai ma thèse à la date prévue.

-Bien ! Nous laisserons au jury le soin de décider.

 

 

  1. 16 mai 76. « Dies irae, dies illa.. »

J’avais préparé un long discours. Je dus abréger, l’usage voulant qu’une défense orale ne dépassât pas vingt minutes. François DUYCKAERTS, qui présidait, ouvrit le débat. Il compara mon style à celui du « nouveau roman », d’un Michel BUTOR par exemple. Il s’abstenait de prendre position sur le fond. Les trois autres membres liégeois du jury – Albert HUSQUINET, Meyer TIMSIT et Daniel LUMINET- ne connaissaient rien à SZONDI  et n’avaient pas bien compris mon  propos. Ils se rabattaient sur la bibliographie, les uns pour me demander ce que je pensais de tel auteur, les autres pourquoi je ne citais pas X ou Y.

Puis Jacques SCHOTTE prit la parole, fit l’éloge de mon travail de « bénédictin », déclara que c’était la contribution la plus importante à l’œuvre szondienne depuis les origines et, last but not least, me plaignit de végéter dans un milieu intellectuel aussi médiocre que la Faculté de Psychologie  de l’Université de Liège, connue pour son sectarisme et l’« ignorance crasse » de certains. Enfin, dans un geste mémorable, il dénoua sa cravate et la rangea dans la poche de son pantalon.

En insultant ses éminents collègues, SCHOTTE me sauvait et m’enterrait du même coup. J’avais ma tombe réservée à l’Université de Liège. La délibération fut nécessairement courte. J’obtins la grande distinction, ce qui à l’époque équivalait à un blâme déguisé. De quoi me blâmaient-ils, ces collèges qui disaient me si bien connaître ? D’avoir bu à la source louvaniste plutôt qu’aux mamelles le l’Alma Mater liégeoise ! C’était incontestable, j’en conviens.

L’événement me déprima.

J’avais convenu avec mon analyste que la cure prendrait fin le 30 juin 76. Il me restait six semaines de divan pour avaler la couleuvre. Pour autant que je me souvienne, ce ne fut pas trop difficile. Tout compte fait, l’échec n’était qu’imaginaire. D’un point de vue symbolique, c’était une avancée. «  L’échec, a dit SARTRE, est la seule expérience humaine qui soit utile ».

 

  1. Merci SZONDI.

Durant l’année académique 75-76, j’avais pour la première fois[7]patronné deux mémoires de licence en Psychologie qui utilisaient le test de Szondi, ceux de Christine RELEKOM et d’Elisabeth MOSON, consacrés respectivement à la psychopathie et à la schizophrénie.

François DUYCKAERTS n’était pas homme à entretenir des relations hostiles mais il était trop fier pour revenir sur son opinion à propos de ma thèse. Il me « pardonna » donc mes errements. En guise de dédommagement, il fit le nécessaire pour prolonger de deux ans mon mandat d’assistant.

Sur ces entrefaites, je reçus une lettre de SZONDI, datée du 3 janvier 1977, où il me proposait de devenir « assistant étranger » de l’Institut SZONDI. La lettre était accompagnée d’un contrat qu’il me demandait de signer pour accord.

Le contrat prévoyait que j’accentue ma collaboration avec SCHOTTE, que j’assure la continuité de l’enseignement szondien à Louvain – Michel LEGRAND avait complètement décroché et Claude VAN REETH allait bientôt quitter Paris VII – et la diffusion de la pensée de SZONDI en francophonie à travers la direction de mémoires, la traduction française de l’œuvre de SZONDI et de ses épigones, l’organisation de colloques etc… Il me laissait libre de rester à Liège, m’imposant seulement un horaire équivalent à trois demi-journées par semaine. C’était tout à fait inattendu et inespéré. Je devins donc « Aussenassistent » de la « Stiftung Szondi Institut ». Je le restai jusqu’en juillet 1988, soit deux ans après la mort de SZONDI. Que la mort de SZONDI mît fin à mon mandat était prévisible, le « Stiftungsrat » étant par principe hostile à ce qu’un non-suisse fît partie de l’Institut.

 

  1. La décade de Cerisy-la-Salle, du 20 au 30 août 1977.

La préparation de la Décade de Cerisy, prévue pour la fin du mois d’août 77 absorba toute notre énergie. Dès le début de l’année 77, SCHOTTE prit l’habitude de réunir ses proches collaborateurs tous les mardi de 20 à 22heures. Les séminaires du mardi étaient nés. Ils allaient durer quinze années. Il était rare qu’ils se terminent à l’heure prévue. Il est arrivé souvent qu’il faille alerter le veilleur de nuit pour nous délivrer du deuxième étage de la Faculté de Psychologie, alors logée à Louvain-la-Neuve, 20 Voie du Roman Pays. En effet, toutes les portes se fermaient automatiquement à minuit. C’est l’heure où SCHOTTE était au mieux de sa forme. Les autres, par contre….

Cerisy fut un grand succès tant par le nombre de participants que par la qualité des intervenants. Tous les sympathisants célèbres de la cause szondienne (Henry MALDINEY, Roland KUHN, Edmond ORTIGUES, Jean OURY, Antoine VERGOTE, Maurice de GANDILLAC…) étaient présents et contribuaient à élever le ton des débats qui furent passionnés. SCHOTTE défendit sa théorie des circuits pulsionnels et je lui emboîtai le pas en étayant ses élaborations théoriques avec les matériaux cliniques et testologiques que j’avais accumulés depuis bientôt dix ans.

Les communications et les discussions avaient été enregistrées. Il s’agissait désormais de produire les « Actes du Colloque de Cerisy ». Je traduisis la communication de SZONDI et la lui envoyai aussitôt[8].  De nouveaux disciples, dont Philippe LEKEUCHE, participèrent à ce travail titanesque. Au bout d’une année, le travail fut terminé. SCHOTTE emmena le manuscrit dactylographié en promettant d’en écrire la préface. Les Editions Cabay de Louvain-la-Neuve avaient accepté d’éditer et de diffuser les Actes. Mille prospectus publicitaires furent envoyés à travers le monde.

 

  1. Drôles de drames. Pertes en série.

Les années passèrent. SCHOTTE répétait chaque fois qu’il ne lui restait plus que deux lignes à écrire. Plus de dix ans après, il annonça que le manuscrit avait disparu. Les « Actes du Colloque de Cerisy » n’ont donc jamais paru. Le même scénario se répéta avec les traductions françaises de la « Ich-Analyse » et de la deuxième édition du « Lehrbuch ». Des centaines, voire des milliers d’heures de travail occupées à traduire les œuvres de SZONDI furent à jamais perdues. Le fait que SCHOTTE ait « égaré » ces trois volumineux ouvrages peut difficilement être interprété autrement que comme autant d’actes manqués. Ou alors !?

 

Dans sa lettre du 26 septembre 77, SZONDI m’avait demandé de revoir la traduction française du deuxième volume des seize conférences qu’il avait prononcées à l’Université de Zürich en 1963. Les sept premières conférences, traduites par Claude VAN REETH, furent publiées en 1972 chez Nauwelaerts, dans la collection « Pathei Mathos » sous le titre « Léopold SZONDI. Introduction à l’Analyse du Destin. Tome 1 ». La traduction, réalisée par une licenciée en langues germaniques, était effectivement illisible. Je réalisai ce travail au cours de l’année 78.  La neuvième conférence intitulée : « La forme d’existence perverse » se terminait par la discussion du cas EICHMANN. SZONDI avait analysé le test d’Adolf EICHMANN à l’aveugle et avait déclaré, sur la base de la méthode d’analyse des « formes d’existence », qu’il n’avait « jamais rencontré un sujet cumulant une telle somme de formes d’existences dangereuses ». Malheureusement, ce n’était pas convaincant du fait que le protocole du test d’EICHMANN manquait. Je fis un saut à Zürich en avril 78 et demandai à SZONDI s’il pouvait me procurer le test d’EICHMANN. Il le chercha mais ne le trouva pas. « Schrecklich » !finit-il par conclure.

Au Colloque de Pamplune (28-30 août 1978), qui fut marqué par l’absence de SZONDI, récemment endeuillé par la mort de sa fille Véra, j’eus l’occasion de rencontrer le pittoresque Federico SOTO-YARRITU, célèbre pour avoir fourni la plus abondante statistique szondienne d’individus normaux, originaires du pays basque espagnol. Quand je lui parlai du test d’EICHMANN, il le  sortit d’un classeur qui se trouvait dans son bureau et m’en donna une copie. C’était inespéré. Je joignis donc le test d’Eichmann à la fin du chapitre 9.

Les pages 59 et 60 du tome 2 de l’ « Analyse du Destin » ont été partiellement réécrites par moi. Bien que la traduction fût achevée à la fin de l’année 1978, le livre ne parut qu’en 1984.

Il mentionnait que la traduction avait été réalisée par Jean MELON, Jean Marc POELLAER et Claude VAN REETH. Or les  deux derniers n’avaient en rien participé à ce travail. Encore un coup de SCHOTTE, me suis-je dit. Bon !on écrase. En troisième page de la couverture, on pouvait lire : « A paraître : Léopold SZONDI. Diagnostic expérimental des pulsions ».

A la fin de l’année 1982, SZONDI intenta un procès à SCHOTTE où il l’accusait de retarder indéfiniment la parution de la traduction française de ses œuvres. SCHOTTE répondit que les manuscrits avaient disparu dans le déménagement de son bureau à Louvain-la-Neuve. Comme SZONDI ne décolérait pas, SCHOTTE me demanda de jouer le rôle du conciliateur. Je rendis visite à SZONDI en avril 1983, juste un mois après son 90ème anniversaire[9]. Je n’eus rien à plaider. SZONDI avait passé l’éponge : « SCHOTTE ist eine Genie, se contenta-t-il de dire,  aber auch eine Kaïn ».

Léopold Szondi, photographié le jour de son 90ème anniversaire

 

  1. Les Archives Szondi. 1977- 1987.

Dans la foulée de Cerisy, je persuadai SCHOTTE de la nécessité de structurer davantage les activités spécifiquement szondiennes du département de Psychologie Clinique qu’il dirigeait. SCHOTTE avait une sainte horreur de toute espèce d’organisation structurée. Tout se faisait « au petit bonheur la chance » dans un « beau désordre ». Par contre il déléguait volontiers, ne contrôlait rien et voyait d’un bon œil toute initiative pour autant que sa liberté d’ « aller et venir » ne fût pas entravée.

En 1975, j’avais eu comme élève Philippe LEKEUCHE. C’était un étudiant brillant qui avait d’emblée fortement investi le Szondi. Nous devînmes bientôt les meilleurs amis du monde.

Quand je proposai à SCHOTTE de mettre sur pied « Les Archives Szondi », il m’en nomma Directeur avec Philippe LEKEUCHE comme lieutenant. Les « Archives » n’avaient pas de statut officiel. C’était une organisation informelle. Le but était de constituer des archives, soit de rassembler un maximum de tests avec les histoires cliniques appropriées. Nous disposions d’un ordinateur Apple de première génération où nous encodions tout ce que ce type de machine pouvait avaler. Nous travaillions en collaboration avec Felix STUDER, psychologue assistant à l’institut Szondi.

Nous nous réunissions deux fois par semaine, les mardi et jeudi après-midi. On discutait ferme. Le mardi à 18 heures, SCHOTTE arrivait pour le séminaire, rebaptisé « Séminaire des Archives Szondi ». C’est au cours d’une de ces soirées, vers le début de l’année 79, que je proposai de mettre en rapport les quatre vecteurs de SZONDI avec les quatre « fantasmes originaires » de FREUD (retour au sein, séduction, scène primitive, castration). SCHOTTE trouva l’idée pertinente. Les « Ürphantasien » devinrent un sujet de réflexion privilégié.

 

  1. Ciao, François.

François DUYCKAERTS avait obtenu que mon mandat d’assistant fût prolongé jusqu’en septembre 78. Je continuai donc à remplir mes obligations vis-à-vis de l’Université de Liège. Entre temps, j’avais commencé mon activité de psychanalyste à partir de janvier 1976. Parallèlement, j’investissais beaucoup la Société Belge de Psychanalyse où je présentai chaque année une ou deux conférences. Les membres titulaires, c’est-à-dire les didacticiens, qui trônaient en haut de la hiérarchie – chez les psychanalystes, le retour du refoulé se manifeste par l’obsession du pouvoir hiérarchique – appréciaient mes contributions scientifiques tout en me reprochant de m’investir trop  peu dans les tâches administratives. Rien de tel que d’être trésorier ou secrétaire pour grimper dans la hiérarchie. Si j’avais des relations personnelles satisfaisantes avec mes collègues analystes, voire amicales avec certains, je n’étais pas à l’aise dans mes rapports avec la Société où régnait une ambiance lourde, ennuyeuse et hypocrite, les ragots constituant l’essentiel des conversations entre les membres. Aussi, j’ai cessé de fréquenter les réunions de la Société en 1985, me contentant d’écrire de loin en loin un article pour la Revue Belge de Psychanalyse.

Entre la pratique de la psychanalyse et de la psychothérapie, ma participation aux activités scientifiques de la SBP, mon activité croissante au sein des Archives Szondi et mes obligations liégeoises, j’étais forcément écartelé.

Au début de l’année 1978, l’opportunité se présenta d’une nomination comme Professeur Associé à la Faculté de Psychologie de Liège. Il y avait quatre candidats. Le vent parut d’abord tourner en ma faveur. Les trois autres candidats étaient issus du Service de Psychologie expérimentale du Professeur Marc RICHELLE. Le match opposait en définitive les deux frères ennemis, François DUYCKAERTS et Marc RICHELLE, le psychanalyste et le coco (cognitiviste comportementaliste). La joute prit fin à la faveur d’un acte manqué de mon cher patron. Marc RICHELLE lui ayant posé la seule question qui importait à ses yeux :  « Mais enfin, mon cher Collègue, vous qui le connaissez bien, pensez-vous que Jean Mélon a l’esprit scientifique et le sens du réel » ? François DUYCKAERTS répondit : «  Pour ce qui est de la rigueur scientifique, je ne sais pas, mais je puis vous assurer que c’est un gentil garçon ». Petit Jean était mort ! Enterrement de première classe ! Je fus classé deuxième, derrière l’ineffable Jean Adolphe RONDAL, et donc éliminé. Passé un court moment de déception, je fus soulagé. La perspective de passer les sept prochaines années – DUYCKAERTS partirait à la retraite en 1985 – dans l’ombre de François n’était pas pour me plaire. Quand il me dit : « Je suis triste pour vous », je lui répondis en riant : « C’est pas grave. Rien ne pousse au pied des grands arbres ».

Ouf ! Je n’avais plus d’obligations envers l’Université de Liège. La dernière année que j’y passai (77-78), je patronnai deux mémoires szondiens, celui d’Yvette DELREE ( Le test de Szondi chez l’adolescent) et celui de Thérèse BALZACQ ( Le test de Szondi chez l’enfant de 9-10 ans). Les problèmes de l’adolescence et de la période de latence m’intéressaient particulièrement. J’allais y revenir souvent par la suite. Ne traitant que des adultes, latence et adolescence me passionnaient, par compensation, pour ainsi dire.

Lorsque je quittai l’Université de Liège en septembre 1978, j’installai mon cabinet de consultation dans l’appartement qu’occupait mon père au 15 quai de Rome à Liège.

 

  1. Les séminaires d’été et les « Cahiers des Archives Szondi »

Dès l’année 1979, nous[10] avons organisé chaque année à Louvain-la-Neuve, un « séminaire d’été » qui avait lieu la dernière semaine du mois d’août. Ce fut une tradition qui dura cinq ans. Ces séminaires eurent un vif succès. La plupart des szondiens, francophones ou non, s’y retrouvaient. L’ambiance était festive et bon enfant. En principe les communications, du moins celles de l’Ecole de Louvain, faisaient le point sur les recherches menées durant l’année écoulée. Les intervenants étrangers étaient libres de parler de leur dada. Nous avions  passé un accord avec l’Editeur CABAY de Louvain-la-Neuve afin de publier « Les Cahiers des Archives Szondi » qui devaient en principe rassembler l’essentiel des conférences faites au cours des séminaires d’été. Le projet ne se réalisa que partiellement pour la simple raison que les thèmes abordés étaient trop disparates ou que les intervenants ne  produisirent pas de texte écrit.

Le premier volume des Cahiers, annoncé en grande pompe, ne parut jamais comme je l’ai dit plus haut. Lorsque la collection prit fin en 1984, pour cause de faillite des Editions CABAY, cinq volumes avaient paru.

 

  1. Dialectique des pulsions.

L’éditeur se moquait gentiment de nous. Nous étions des « prometteurs de Bon Dieu ».

A la fin de 1981, je me mis à écrire ce qui allait devenir « Dialectique des Pulsions ». Par devoir d’amitié, j’y associai Philippe LEKEUCHE qui se chargea des chapitres traitant du Contact et de la Paroxysmalité. Comme toutes ces idées ne demandaient qu’à sortir de nos cerveaux échauffés, le livre fut vite terminé. L’éditeur, satisfait, nous fit le cadeau d’un prospectus publicitaire largement diffusé. Le livre parut au début de l’année 82 et connut un succès immédiat. Nous eûmes droit à une critique élogieuse dans l’ « Ane », revue parisienne célèbre à l’époque, où nos idées étaient jugées novatrices en dépit d’un style « rocambolesque ». Nous avions écrit le livre en secret, à l’insu de SCHOTTE – lequel aurait exigé d’en écrire la préface, pour nous synonyme de suicide  – qui, au vu du succès remporté et à notre grande surprise, fut ravi. Normal : « Dialectique des pulsions » était son enfant, sorti de la cuisse de Jupiter. Par la suite, lorsqu’on lui demandait où il était possible de trouver une somme de ses idées, il eut toujours le chic de répondre : «  Lisez Dialectique des Pulsions ».

Dans l’euphorie, je promis à l’éditeur de lui fournir rapidement un livre intitulé « La Pratique du Szondi ». Là, je fis chou blanc. Faute de temps, je n’ai jamais écrit ce livre où j’aurais voulu intégrer les résultats de ma thèse.

 

  1. Tour de France.

Le Colloque de Cerisy avait enthousiasmé nombre de participants qui, au départ, ne connaissaient pas grand-chose du Szondi.

Rapidement, je fus sollicité pour organiser des séminaires et des colloques, principalement à Paris, Lyon, Montpellier, Besançon et Dijon.

La première invitation vint de Paris. Elle émanait de Gys BANULS, l’épouse, je le sus plus tard, de l’ex-Amiral en Chef de la Marine Française. Rien que du beau monde, parisianisme assuré. Pendant six ans, de 78 à 83, je me rendis à Paris, cinq week-ends par an, pour animer les séminaires szondiens rebaptisés « Séminaires de Pelleport » du fait qu’ils se tenaient au domicile de Gys, 139 rue Pelleport. Appartement cinq étoiles, service impeccable, vue imprenable sur la capitale. Parmi les invités habituels, il y avait Renée STORA, Fanchette LEFEBURE, Jacques RUDRAUF, Alain JAMAIN, Alain LAROME et, exceptionnellement, une célébrité de la tribu lacanienne de Paris. J’ai un bon souvenir de ces réunions amicales. Toutefois, lorsqu’elles prirent fin, Gys étant souffrante, je ne le regrettai pas. Discuter de protocoles de tests ne mène nulle part si on n’a pas un projet scientifique en vue. Le petit groupe qui s’était formé autour de Gys continua à se réunir dans le bureau de Marc FRECHET, 2 rue Francoeur, au pied de la butte Montmartre, jusqu’en 1987. L’ambiance était toute différente, studieuse et spartiate.

Dans la première semaine de janvier 1979, je fus invité par Pierre CHARAZAC à faire un cycle de conférences à l’Hôpital  psychiatrique du Vinatier, dépendant de l’Université de Lyon où je fis la connaissance du Professeur GUYOTAT, le père de la psychiatrie transgénérationelle. J’en profitai pour affiner ma thèse d’une correspondance intime entre les vecteurs szondiens et les fantasmes originaires freudiens. A mes yeux, les fantasmes originaires se substituaient aux gènes en tant que médiateurs entre les pulsions primaires et leurs dérivés secondaires appréhendables à travers les fantasmes, également secondaires, que révélait la clinique psychanalytique. La théorie génique de SZONDI était inacceptable, scientifiquement parlant. En tout cas, ce ne pouvait être qu’une simple spéculation, impossible à prouver de quelque manière que ce soit. Je fus invité à Lyon une deuxième fois en 1982.

Le 2 mai 1979 fut un jour mémorable entre tous : SZONDI fut reçu Docteur Honoris Causa de l’Université de Paris. C’est Jean LAPLANCHE qui lui rendit les honneurs. Je fus désigné, avec Jacques GAGEY, Professeur de Psychologie Clinique à Paris VII, pour donner la réplique au discours de SZONDI. Lors du dîner qui suivit, servi dans une gargote de la rive gauche, je me souviens que nous étions relégués en bout de table, Madame LAPLANCHE, Edmond ORTIGUES, Philippe LEKEUCHE et moi-même. Pendant tout le temps que dura le repas, Madame LAPLANCHE nous cloua le bec avec ses louanges dithyrambiques de la cuisine bourguignonne.

A son retour de Paris, SZONDI fit un séjour à Louvain-la-Neuve. Le 9 mai 79, je présentai le cas « Raymond » devant un auditoire comble. Je démontrais à quel point la théorie des circuits révolutionnait l’interprétation. Une discussion animée s’ensuivit entre SZONDI et SCHOTTE. Ce fut la dernière fois que SZONDI fit un séjour à l’étranger.

C’est avec le groupe szondien de Montpellier, fondé à l’initiative de Jean BIROUSTE, dirigé par Monique HENRY et dont l’âme fut Ghislaine HAUC, que notre collaboration fut la plus fructueuse. En juillet 1985, durant une semaine, j’ai donné un cours à l’Université Paul Valéry avec la collaboration de Philippe LEKEUCHE et de Jean Marc POELLAER. L’année suivante, en septembre 86, le groupe de Montpellier a édité le premier numéro d’une revue intitulée « Fortuna » où les thèses de l’Ecole de Louvain étaient largement développées. Durant les vacances de Pâques 1987, j’ai à nouveau été invité par Monique HENRY à faire une série de cours dont une partie fut publiée dans le troisième numéro de « Fortuna ». Je faisais équipe avec  Philippe LEKEUCHE .

Du 18 au 21 septembre 1986, Thierry RAVET, qui terminait sa maîtrise en Psychologie à l’Université de Besançon, organisa à Besançon le premier (et dernier) « Congrès Européen des Archives Szondi ». Le programme scientifique était chargé  et celui des réceptions officielles ne l’était pas moins. C’est ainsi qu’en ma qualité de Président de la Société Internationale du Szondi – je suis devenu Président en 1984 –, le Maire de Besançon me nomma citoyen d’honneur de la Ville – excusez du peu ! – et me remit la médaille[11] ad hoc. C’est à Besançon que je fis la connaissance de Martine DOAT, graphologue parisienne qui fonda, dans l’année qui suivit, le GERSAG (Groupe d’Etude et de Recherche sur le Szondi appliqué à la Graphologie).

Entre 1988 et 2003, je fus invité chaque année à Paris, généralement au printemps, avec mission de diriger un séminaire organisé par le GERSAG. Le séminaire avait lieu le dimanche. En matinée, je donnais une conférence sur un sujet déterminé, sous l’éclairage de la psychanalyse freudienne et de sa variante szondienne. L’après midi était consacré à la discussion d’un cas clinique où l’écriture du sujet était confrontée à son test de Szondi. Le public était chaleureux et le niveau intellectuel très satisfaisant, la plupart des participants étant des psychologues ayant une longue pratique conjointe de la graphologie et du Szondi.

 

  1. 8. Nach Zürich Zurückkommen.

Les idées louvanistes rencontraient de vives résistances à l’Institut Szondi, moins chez SZONDI lui-même que chez certains enseignants de l’Institut, Karl BÜRGI en particulier. Bien que SZONDI ne l’appréciât que modérément, Karl BÜRGI avait réussi à exercer une influence dominante, voire dominatrice, au sein de l’Institut. Les partisans de l’Ecole de Louvain  – Felix STUDER en tête – étaient, le mot n’est pas trop fort, persécutés.

A l’instigation de Felix, et encouragé par SCHOTTE qui ne voulait pas monter au créneau tant la vieille garde zurichoise le détestait, j’acceptai de faire un long exposé en allemand sur les thèses de l’Ecole de Louvain. Le discours était copieux. Je le servis, huit heures d’affilée dans la salle de conférence de l’Institut, les 10 et 11 novembre 1980. Il y avait une cinquantaine d’auditeurs. L’ambiance fut loin d’être hostile. Le fait que je m’exprimai en allemand y était certainement pour beaucoup, d’autant que je commis quantité de contresens qui soulevèrent une cascade d’éclats de rire. L’énergie que j’avais déployée pour m’exprimer en allemand m’avait épuisé. Mais j’étais fier de moi. A mon niveau, c’était un exploit.

Le texte de mes conférences parut dans « Beiträge zur Schicksalsanalyse », Heft 1-2, 1981, édité – ce n’est pas un hasard – par les soins de Felix STUDER chez CABAY à Louvain-la-Neuve. La série des SZONDIANA, débutée en 1953, s’était arrêtée avec le numéro X en 1974. La deuxième série des SZONDIANA reparut en 1982, à raison de deux numéros par an, pour être ensuite régulièrement éditée jusqu’à ce jour. En Octobre 1981, Felix STUDER fut licencié par la Stiftung. Si j’en crois les lettres qu’il m’écrivit alors, SZONDI ne put rien faire pour le sauver. D’une manière générale, le Stiftungsrat, manipulé par BÜRGI, prenait les décisions souverainement sans en référer à SZONDI.

 

Institut Szondi, 16 mai 1980. De gauche à droite : J. Mélon, L.Szondi, F. Studer, Ph. Lekeuche

Il avait été décidé lors du Colloque de Pamplune que les prochains Colloques de l’IFSP se tiendraient à Zürich aussi longtemps que Szondi serait en mesure d’y assister. Ersnst SCHURCH était Président. C’était un homme jovial, ami personnel de SZONDI, guère plus jeune que lui, dentiste de profession. Il se moquait des écoles. C’était donc le médiateur que la situation réclamait.

Le 9ème Colloque eut lieu à Zürich à la Paulus-Akademie, du 31 août au 2 septembre 1981. L’ambiance était délétère. La communication inaugurale avait été dévolue au Professeur Edith Zerbin-Rüdin de Munich. Beaucoup s’en offusquèrent du fait que la conférencière n’était autre que la fille du Professeur RÜDIN, connu pour ses recherches sur l’hérédité en psychiatrie sous le règne d’Hitler. Le lendemain, la parole fut donnée aux « Archives Szondi ». SCHOTTE prit la parole en premier, accusant les Suisses d’être restés fidèles à la théorie des gènes pulsionnels et d’être allergiques au souffle qui venait de Louvain et de la francophonie en général. Je lui succédai à la tribune. Pas pour longtemps car, SCHOTTE ayant épuisé le temps qui nous était imparti, Armin BEELI qui présidait me demanda poliment d’abréger. A la fin du Colloque, au moment où SCHOTTE revint au pupitre pour son « Schlusswort » traditionnel, il n’y avait pratiquement plus de Suisses dans la salle.

Le divorce entre Zürich et Louvain paraissait consommé. C’est dans ce contexte qu’éclata l’affaire des manuscrits perdus, évoquée plus haut.

Peu après ma visite chez SZONDI en avril 83, je fus contacté par Ernst SCHURCH. Il était manifestement attristé par le climat d’incompréhension qui pourrissait nos relations. Il s’inquiétait au sujet du 10ème Colloque, craignant que les francophones n’y participent pas. Comme le procès intenté par SZONDI à SCHOTTE était tombé à l’eau, je pus le rassurer et lui promettre que je ferais tout ce qui était en mon pouvoir pour que le mouvement szondien ne soit pas détruit par un schisme ravageur. Il me proposa de prononcer la conférence d’ouverture. Je la rédigeai durant le mois de juillet 84 et la lui envoyai. Elle s’intitulait : « Schicksalsanalyse, psychiatrie et psychanalyse ». Ernst SCHURCH me demanda d’en faire un résumé qu’il traduirait lui-même pour en  distribuer le texte allemand, ce qu’il fit. Le Colloque eut lieu du 10 au 12 septembre 84. Ce fut un rassemblement tranquille. Lors de l’assemblée générale qui clôturait habituellement le Colloque, Ernst SCHURCH, sans m’avoir consulté, proposa que je lui succède en tant que Président de l’Association Internationale. Je fus élu à l’unanimité. J’acceptai. C’était plus une charge qu’un honneur mais il aurait été malvenu de refuser.

La principale tâche d’un Président de l’IFSP a toujours consisté dans l’organisation triennale du Colloque International. La tâche m’incombait de mettre sur pied le 11ème Colloque. En septembre 84, SZONDI n’avait fait qu’une brève apparition au Colloque. De toute évidence, il avait perdu sa verve habituelle. Dans le courant du mois de novembre 1984, SZONDI fit une chute dans son appartement. Le col du fémur brisé, il ne put se relever. Lili, son épouse, tomba elle-même en essayant de l’aider et subit la même fracture. Il se passa plus de trente heures avant qu’un voisin les découvrît. Au sortir de l’hôpital, les époux SZONDI furent admis dans une maison de repos à Küssnacht. Je leur rendis visite en 1995 le lendemain de Noël. Si Lili avait toujours l’esprit alerte et parlait un français impeccable, Léopold SZONDI avait un air absent. Il ne me reconnut pas. Il mourut quatre semaines plus tard, le 28 janvier 1986. Il était né le 3 mars 1893. Lili ne lui survécut que quelques mois.

Gérer l’Association Internationale après la mort de SZONDI ne fut pas facile. Comme il était prévisible, le Stiftungsrat supprima mon poste d’Aussenassistent dans le mois qui suivit le décès de SZONDI. Sans la collaboration de l’Institut Szondi, il m’était difficile d’organiser le Colloque à Zürich. Je me rendis plus d’une fois à Zürich pour discuter du programme scientifique et des modalités pratiques (locaux, hébergement, invitations etc). A chaque fois, je me heurtais à la mauvaise volonté de l’inévitable Karl BÜRGI. Il fut impossible d’organiser le Colloque en 1987. Finalement, nous tombâmes d’accord sur un programme minimal : le  Colloque aurait lieu en septembre 1988. Trois thèmes avaient été retenus : la pratique du test, la théorie des circuits, le génotropisme. Il y eut peu de participants. Ce fut un colloque tellement décevant, chacun en profitant pour ressasser sa théorie favorite, que je n’ai pas le moindre souvenir de cet événement. La seule chose que je sache, c’est que je fus réélu Président en dépit de mes protestations. Au moins avais-je reçu la permission d’organiser le 12ème Colloque ailleurs qu’à Zürich, loin de Karl BÜRGI.

 

  1. Le Centre d’Etudes Pathoanalytiques (CEP)

En 1977, Jacques SCHOTTE avait intitulé son cours : « La nosographie psychiatrique comme pathoanalyse de notre condition ». En 1981, le cours – qu’il modifiait chaque année – avait pour titre : « L’analyse du destin comme pathoanalyse ». Lors du Congrès de Budapest en avril 1993, sa conférence s’intitulait : « De la Schicksalsanalyse à la Pathoanalyse ». La boucle était bouclée. SZONDI ayant disparu, il n’y avait plus de raison d’invoquer la Schicksalsanalyse (Analyse du Destin). La « Pathoanalyse », néologisme forgé par SCHOTTE, lui succéderait. La référence à SZONDI n’était certes pas abandonnée mais elle passait au second plan.

  1. Naissance et premiers pas du CEP.

C’est dans le courant de l’année 1986 que Jean Marc POELLAER proposa la fondation d’une ASBL qui porterait le nom de « Centre d’Etudes Pathoanalytiques ». Cela ne fut jamais dit mais il allait de soi que le « CEP » remplacerait les « Archives Szondi », lesquelles n’avaient pas besoin d’être dissoutes puisqu’elles n’avaient jamais eu de statut légal. Dans l’esprit de quelques uns de mes amis louvanistes dont la destinée académique était suspendue au bon vouloir de SCHOTTE, le temps pressait car, normalement, celui-ci serait poussé à la retraite en 1992. Chacun reconnaissait, moi le premier, que SCHOTTE était notre fer de lance, ou notre locomotive, comme on voudra. Qu’adviendrait-il de nous et du mouvement qu’il avait mis en branle lorsqu’il ne serait plus aux commandes, du haut de sa chaire universitaire ? Le projet de créer une association qui maintiendrait aussi vivant que possible l’esprit de la pensée de SCHOTTE ne rencontra aucune objection. De son côté SCHOTTE  approuvait le projet. Grand Seigneur, il accepta le poste de Président d’honneur, ce qui le dispensait de faire partie du Conseil d’Administration. Néanmoins, il était le bienvenu aux réunions du Conseil. Il apparut très rapidement que rien ne pouvait être décidé sans son accord.

Nous avions comme projet d’organiser un « grand » colloque annuel et de relancer les publications, interrompues par la faillite de l’Editeur Cabay. Notre interlocuteur chez Cabay était Michel JEZIERSKY. Désormais il était Directeur du département des sciences humaines chez De Boeck-Université. C’est donc lui qui fut contacté en vue de la création d’une collection qui porterait l’appellation de « Bibliothèque de Pathoanalyse ». Philippe LEKEUCHE en accepta la direction pour la refiler plus tard à Jean KINABLE et moi-même. Le premier colloque eut lieu à Bruxelles en novembre 1988 sur le thème du « Contact ». Le succès de foule fut considérable. Les principales communications des intervenants furent rassemblées dans un livre intitulé « Le Contact », premier volume de la Bibliothèque de Pathoanalyse.          Le second colloque eut lieu en novembre 89, sur le thème de la « Paroxysmalité » et le troisième, intitulé « D’une personne à l’Autre », sur le thème du moi, en novembre 1990, toujours dans le même lieu, dans le grand auditoire de l’Université Libre de Bruxelles. Le fait d’avoir choisi Bruxelles comme lieu des Colloques n’était pas indifférent. Nous souhaitions attirer le plus grand nombre de participants et c’est ce qui advint. Cependant, l’organisation de ces Colloques n’était pas une sinécure. Elle nécessitait les services d’une intendance beaucoup plus importante que les séminaires d’été des « Archives Szondi » où nous n’avions pas d’autre ambition que de réunir les « fidèles » szondiens, soit au maximum cinquante personnes. A Bruxelles nous escomptions la participation de trois à quatre cents personnes, sans quoi nous risquions la faillite. Pour ce faire, il fallait à la fois obtenir le concours de conférenciers suffisamment médiatiques, lancer une campagne de propagande sérieuse et recruter un secrétariat efficace. J’assumai une grande partie de ces tâches obscures avec l’aide de ma femme Monique et du couple formé par Didier et Catherine LORENT. Les trois premiers Colloques permirent de remplir la caisse du CEP de manière confortable. Nombre de difficultés allaient naître du fait de cette manne inattendue. Je n’ai aucune envie de mentionner ici les mesquineries qui sont nées de cette situation. Toujours est-il que c’est à partir de 1990 qu’un malaise indéfinissable s’est développé au sein du CEP. Jean Marc POELLAER dont les ennuis de santé étaient bien réels, se détacha du CEP, laissant entendre qu’on lui avait volé son enfant. Or aucun de nous n’avait le moindre grief contre Jean Marc. C’est lui seul qui prit l’initiative de couper les ponts avec le CEP. Etrangement, Jacques SCHOTTE prit le parti de Jean Marc. Dieu sait pourquoi, j’ai été épargné par la tourmente. J’ai gardé jusqu’à la fin de bons rapports avec Jacques SCHOTTE. A mon avis, cela tient au fait que, ayant fait toutes mes études à Liège, je n’ai jamais été véritablement son élève et qu’il n’y a jamais eu de rivalité narcissique entre nous.

 

  1. La Bibliothèque de Pathoanalyse.

Le livre sur le « Contact » fut rapidement suivi par la parution de la 3ème édition, revue et corrigée, de « Dialectique des Pulsions ». Le troisième volume rassemblait les articles les plus importants de SCHOTTE consacrés à SZONDI. Il s’intitulait : « Szondi avec Freud. Sur les voies d’une psychiatrie pulsionnelle ». SCHOTTE tardait, comme d’habitude, à en  écrire la préface. Michel JESIERSKY, se souvenant des tergiversations qui avaient abouti au naufrage des « Actes du Colloque de Cerisy », piqua une colère, menaçant d’envoyer la « Bibliothèque de Psychanalyse » au diable. Prenant mon courage à deux mains, j’écrivis une préface de mon cru et l’envoyai à l’éditeur, sans en référer à SCHOTTE. Le livre qui était déjà imprimé parut donc aussitôt. Je m’attendais à ce que SCHOTTE me frottât les oreilles. Non ! Il me remercia. Ouf !

Trois livres avaient paru en 1990. J’avais entrepris la traduction de « Introduction to the Szondi-Test » de Susan DERI, paru chez Grune et Stratton à New York en 1949. Le travail fut terminé en juin 89 et le livre parut en 1991. J’y avais ajouté une préface et des notes. Le livre se vendit si bien qu’une deuxième édition, à peine remaniée, sortit en 1998.

Les quatre premiers volumes de la Bibliothèque de Pathoanalyse étaient entièrement consacrés à Szondi. Par la suite, il n’en fut plus de même. Sur la quatrième page de couverture de chaque volume, on pouvait lire :

« Le signifiant néologique de « pathoanalyse » renvoie à l’horizon de la psychanalyse comme référence centrale, mais non pas unique. Il insiste sur la pertinence de la généralisation du célèbre principe freudien dit du « cristal brisé » selon lequel les entités-formes de la nosographie sont révélatrices de la structure du sujet, voire, en un autre langage, des catégories définitoires de la condition humaine. Dans cette perspective, la « Bibliothèque de Pathoanalyse » se propose de réunir des ouvrages relevant des diverses sciences humaines mais s’inscrivant chacun dans le cadre d’une telle anthropologie clinique générale ».

De fait, dans les cinq volumes qui ont paru ensuite ne figurait plus la référence szondienne. En tant que directeurs de la Bibliothèque, Jean KINABLE et moi fûmes court- circuités plusieurs fois par SCHOTTE qui, traitant directement avec l’éditeur, fit notamment publier trois thèses de doctorat  d’anciens élèves. Personnellement, je prenais ma fonction de directeur au sérieux. Je proposai au comité de lecture du CEP plusieurs ouvrages de valeur qui émanaient de mes étudiants liégeois. Ils furent refusés. Je n’insistai pas, d’autant moins que mes protégés trouvèrent facilement à se faire éditer ailleurs. A un moment, je fis le projet d’éditer les cours de SCHOTTE. Je passai des dizaines d’heures à les rendre plus lisibles.

Je finis par abandonner ce projet. J’avais souvent assisté à des cours de SCHOTTE dans les années 70. C’était un orateur prodigieux. Malheureusement, le passage à l’écrit dissipait le charme, pire ! lire ses écrits donnait la migraine, qu’ils soient de lui ou qu’ils résultassent de la transcription de ses cours oraux. De toute manière, l’éditeur De Boeck aurait refusé. En effet, le livre sur «  Szondi avec Freud », dont on pensait qu’il serait la locomotive de la Bibliothèque de Pathoanalyse, s’était très mal vendu. En 2002, je reçus une lettre de l’éditeur m’annonçant qu’il mettait fin à l’existence de la Bibliothèque de Pathoanalyse pour cause de non rentabilité. Je protestai pour la forme mais, au fond de moi, j’étais soulagé.

 

  1. Retour à Liège. Vieilles amours, vieilles rancunes.

Lorsque mon mandat d’assistant à l’Université de Liège avait pris fin, Jacques SCHOTTE m’avait incité à poser ma candidature à l’UCL. Je postulai donc pour deux cours de « Questions approfondies », l’un concernant le Szondi, l’autre le Rorschach[12]. Ma demande ne reçut aucune réponse. Le cours sur le Szondi fut restitué à Michel LEGRAND qui, sans ce rabiot, aurait perdu sa charge de Professeur à temps plein, le cours de Rorschach fut attribué à Jean KINABLE qui venait de terminer sa thèse. SCHOTTE en fut plus affecté que moi. En guise de consolation, il introduisit une demande auprès du Recteur afin que je sois nommé « Collaborateur de l’Université ». « Au moins, me dit-il, vous pourrez mettre cela sur votre carte de visite, et votre nom figurera dans l’almanach de l’UCL ». En 1985, je reçus une lettre du Recteur me signalant que je n’étais plus « Collaborateur de l’Université de Louvain ». Quelque peu intrigué, je demandai à SCHOTTE la raison de cette décision. Il était surpris lui-même. Renseignement pris auprès du Secrétariat de l’Université, j’appris que le Conseil d’Administration avait décidé de remercier tous les « Collaborateurs » pour des raisons d’économie. La mesure permettait de ne plus payer l’assurance sur les accidents de travail. En licenciant tous ses collaborateurs, l’UCL  économisait quelques centaines d’Euros. Par la même occasion, j’appris que le titre de « Collaborateur de l’Université » n’avait aucun caractère scientifique. Il était accordé à toute personne rendant des services gratuits à l’UCL, les femmes d’ouvrage au premier chef. Le ridicule ne tue pas. En fin de compte cette histoire me fit bien rire. On chercherait vainement mon nom dans les Almanachs de l’Université Catholique de Louvain.

Vers le mois de mars 1985, je rencontrai François DUYCKAERTS au cours d’une promenade à Liège. Nous ne nous étions plus vus depuis plus de six ans. Il me raconta qu’il vivait ses derniers mois à l’Université, retraite oblige. Il était dépité parce que son cours de « Psychologie Dynamique » avait été rebaptisé « Psychologie Clinique ».

-C’est encore  un coup de RICHELLE, ajouta-t-il. Il est évident qu’il veut me remplacer par un homme à lui, vous savez sûrement à qui je pense.

-Un coco, répondis-je. Que voulez-vous, on ne peut rien contre le cours de l’histoire.

-Ah ! Si vous étiez resté !

Je mis un certain temps à réagir. J’avais de si mauvais souvenirs de mon passage à la Faculté de Psychologie que l’idée d’y revenir ne m’avait jamais effleuré. Malgré tout, le projet de prendre ma revanche commençait à me démanger. La succession DUYCKAERTS étant ouverte, je devais me décider rapidement. Les candidatures devaient être rentrées avant le 15 mai. Je me portai candidat deux jours avant la dead line. On verrait bien !

Contre toute espérance ma candidature fut retenue pour deux cours, « Psychologie Clinique-60 heures » et « Analyse de cas-30 heures ». J’étais suppléant, à l’essai pour une année. A la fin de l’année 85-86, mes prestations furent jugées plus que satisfaisantes si bien que la Commission présidée par le Professeur Pierre DE VISSCHER me proposa de reprendre la quasi-totalité des cours donnés précédemment par François DUYCKAERTS. Je refusai d’assumer une charge complète (150 heures) parce que je voulais conserver mon activité de psychanalyste à titre principal et garder mon activité d’enseignant à Louvain même si celle-ci ne me rapportait rien pécuniairement parlant. L’opération était financièrement ruineuse mais j’étais très content de succéder à François et surtout de damer le pion à Marc RICHELLE et à sa bande de cocos. Je restai suppléant durant trois ans. En décembre 88, je fus nommé Chargé de Cours et donc  définitivement titularisé. J’annonçai la nouvelle à mon père deux semaines avant sa mort. Il ne pouvait pas imaginer plus merveilleux cadeau venant de ma part. C’est ce qu’il avait toujours rêvé pour moi : que je devienne Professeur d’Université. En ce qui concernait mon activité de psychanalyste, il était satisfait de constater que ça me permettait de gagner ma vie mais pour le reste, il était perplexe au vu des étranges personnages qu’il rencontrait en passant devant ma salle d’attente, laquelle jouxtait son appartement.

En tant que Chargé de Cours à temps partiel, j’avais droit à une demi-assistante. La personne qui fut désignée s’appelait Martine STASSART. Elle avait été mon élève deux ans plus tôt. Notre collaboration fut d’emblée parfaite. C’est elle qui prit sur ses épaules les nouvelles charges qui m’incombaient, notamment les stages et les travaux pratiques. Surtout, elle me permit de relancer les cours et séminaires que je donnais autrefois sur SZONDI.

Le Conseil de la Faculté de Psychologie ne fit pas d’opposition à ce que j’organise un cours libre sur Szondi et que les étudiants puissent l’inscrire dans leur programme en tant qu’ « unité de valeur ». Cette reconnaissance eut pour conséquence que mon enseignement szondien fut suivi par un nombre croissant d’étudiants. Autre conséquence heureuse : de plus en plus d’étudiants commencèrent à utiliser le test pour effectuer des recherches destinées à composer leur mémoire de fin d’études. Martine STASSART avait rapidement assimilé les principes d’interprétation du test et supervisait le travail des « mémorants » durant l’année. Les cours terminés, du 1 mai au 15 juillet, nous organisions des séminaires collectifs intensifs où les mémoires szondiens faisaient l’objet de discussions acharnées. Cette activité dura dix ans de 1990 à 2000.

 

  1. De Liège à Budapest.

J’avais été réélu président de l’IFSP en 1988. Il m’incombait d’organiser le 12ème Colloque international. Par ailleurs, en temps que membre du Conseil d’Administration du CEP, j’avais également la charge d’organiser le 4ème Colloque du CEP. Je décidai de faire d’une pierre deux coups. Je pris sur moi, avec l’aide de mon épouse et de Martine STASSART, d’organiser le Colloque à Liège. Il eut lieu dans la Salle Académique de l’Université du 1 au 3 novembre 1991 sur le thème « Pulsions, destin, sujet ».

Entre temps le Mur de Berlin était tombé. Pour la première fois des Européens de l’Est assistaient au Congrès, plusieurs Hongrois notamment dont le Professeur LUKACS de l’Université de Budapest. L’année 1993 ne pouvait pas se dérouler sans que fût commémoré dignement le centième anniversaire de la naissance de Léopold SZONDI. L’idée fut lancée d’un Congrès extraordinaire à Budapest en avril 1993. Les Hongrois furent d’accord pour organiser la manifestation. Au cours de l’assemblée générale, je proposai de remplacer la dénomination de l’Association Internationale. La résolution fut votée à l’unanimité : l’IFSP était devenue la Société Internationale du Szondi (SIS, Szondi International Society). Last but not least, je remis ma démission en tant que Président et Alain LAROME me succéda.

 

  1. « Les Cahiers du CEP », 1993-2004.

Les publications szondiennes marquaient le pas depuis deux ans. J’avais la nostalgie des « Cahiers des Archives Szondi ». Dès 1990, quelques étudiants avaient commencé à produire des mémoires szondiens de grande valeur. A Liège, la tradition voulait qu’un mémoire digne de ce nom reposât sur des données expérimentales suffisantes pour être statistiquement valables. Les étudiants qui utilisaient le Szondi étaient nécessairement courageux, étant donné la patience qu’il faut pour récolter un nombre suffisant de profils. La plupart étaient également intelligents, et allergiques à la psychologie coco. En prévision du Congrès de Budapest, je fis le projet de rassembler ceux de mes étudiants qui avaient produit les meilleurs mémoires et je leur demandai d’écrire un résumé sous forme d’article. La plupart répondirent à l’appel. Toutefois, il apparut rapidement que la remise sur le métier de ce qui les avait tant accaparés quelques années ou quelques mois plus tôt soulevait désormais plus de dégoût que d’enthousiasme. Je pouvais les comprendre. Ils avaient d’autres préoccupations plus urgentes. Moi-même, je n’avais jamais eu le goût de retravailler ma thèse. Aux récalcitrants, je proposai d’être leur « nègre ». J’écrirais l’article en leur nom et ils le signeraient. Je craignais de froisser leur amour propre mais aucun ne fit d’objection. Il était hors de question que je sois cosignataire. On aurait ri de moi : « Le nom des fous s’écrit partout ! » dit un dicton liégeois. A Budapest, je présentai le premier numéro des « Cahiers du CEP ». L’initiative fut bien accueillie.

Le Congrès de Budapest (14-17 avril 93), 13ème du nom, fut un succès. SCHOTTE y prononça un de ses meilleurs discours, immédiatement traduit en hongrois. Je devais faire une communication sur « Le suicide comme Destin », en collaboration avec Dominique DUBOIS, à partir de son mémoire. SCHOTTE ayant accaparé tout le temps de parole, la communication fut annulée par le Président de séance qui n’était autre que… moi-même.

Je me mis immédiatement au travail afin de produire les actes du Congrès de Budapest dans ce qui devait être le prochain « Cahier du CEP ». Entre temps Bob MAEBE me fit parvenir des textes en néerlandais suffisamment copieux pour confectionner le numéro 2 des « Cahiers ». Les textes du Congrès de Budapest parurent dans le troisième Cahier en décembre 93. En novembre 94, je pus sortir le numéro 4 sur le thème de la paroxysmalité. On y trouvait notamment plusieurs communications faites au deuxième Colloque du CEP qui s’était tenu à Bruxelles en novembre 1989.

Le quatrième Colloque du CEP s’était tenu à Liège en novembre 1991. Il était temps de songer au suivant. Le cinquième Colloque eut lieu dans une abbaye franciscaine proche de Leuven, à Vaalbeek. La majorité du Conseil d’Administration souhaitait que le Colloque fût désormais résidentiel. Les participants seraient cloîtrés durant trois jours, ce qui pensait-on, favoriserait les échanges. Je n’étais pas convaincu mais je me pliai à la loi de la majorité. Ce fut une des dernière fois qu’avec l’aide de Monique, j’acceptai d’organiser le Colloque pour sa partie administrative. Le thème retenu, après de nombreuses discussions, fut : « Versions de la Sexualité ». En dernière minute, SCHOTTE insista pour remplacer « de la sexualité » par « du sexuel », germanophilie oblige. Trop tard !les affiches et les invitations étaient parties. Pour complaire au grand Jacques, je fis imprimer une nouvelle affiche. Le Colloque fut réussi mais, comme c’était prévisible, ce ne fut plus la grande foule. Les communications furent publiées dans le cinquième numéro des « Cahiers du CEP » qui sortit en septembre 95. Au même moment parut le numéro 6, en néerlandais, sur le thème « Pathoanalyse en Depressie ». Dans la foulée je fis paraître en avril 96 le septième Cahier en rassemblant une série d’articles autour d’un thème qui m’a toujours été particulièrement cher, l’Ethnopsychologie.

En l’espace de trois années, les « Cahiers du CEP » avaient sorti sept numéros[13], tous en rapport étroit avec la pensée de SZONDI. Je ne comptais pas m’arrêter en si bon chemin. Malheureusement le sort allait en décider autrement.

 

  1. Le cœur qui flanche.

Les années 94 et 95 m’apparaissent rétrospectivement comme des années à la fois exaltantes et sombres. Depuis que la Faculté de Psychologie de l’Université de Liège avait récompensé mes services en me nommant Chargé de Cours puis Professeur (à temps partiel), je vivais dans une sorte de reconnaissance béate qui me poussait à en faire toujours plus. Je pensais avoir accompli la maxime de GOETHE citée par FREUD à la fin de l’Abrégé de Psychanalyse : « Ce que tes aïeux t’ont laissé en héritage, si tu veux le posséder, gagne-le. » J’aurais dû m’en contenter. Au lieu de cela, je me prenais pour le Bon Dieu. Ce que j’avais reçu, je devais, je voulais le rendre au centuple. Dès le début des années 90, le nombre d’étudiants inscrits en Psychologie se mit à croître sur le mode logarithmique. Il augmentait chaque année de 10% au moins. En outre, 90% des étudiants choisissaient l’option clinique et plus particulièrement l’orientation dynamique. Comme Martine STASSART partageait avec moi la faiblesse d’être incapable de dire non, nous fûmes submergés par les demandes de stages et de mémoires. Avec mes collègues Etienne DESSOY (1941-2005), Professeur de Psychologie Systémique dont Martine était aussi l’assistante pour moitié, et Jean Jacques DELTOUR (1940-2003), Professeur de Psychologie Différentielle, nous satisfaisions plus de la  moitié des demandes en matière de stages et de mémoires. Or, à nous trois, à nous cinq si on inclut les assistantes, nous représentions moins de 5% du personnel académique de la Faculté. Cette situation devenait chaque année plus insupportable. Pourtant nous avons continué à répondre à la demande comme si de rien n’était. Ce n’est pas un hasard si mes deux collègues sont morts avant l’âge de la retraite.

J’étais promoteur pour deux thèses de Doctorat qui devaient être défendues en 1995, la thèse de Martine Stassart sur le processus décisionnel chez les grands adolescents et celle de Marianne ROMUS consacrée aux séquelles des différentes modalités de mammectomie. Toutes deux avaient intégré le test de Szondi dans leur travail de recherche. Les résultats étaient probants mais seule Martine osa les mentionner dans sa thèse, Marianne craignant que l’utilisation du Szondi, jugé non fiable par certains membres du jury, lui soit reprochée. En ce qui concerne Martine, il était impératif que sa thèse fût défendue avant le 8 juillet 95, sans quoi, son mandat d’assistante ayant expiré, sa carrière universitaire aurait pris fin du même coup. Je lui apportai mon aide durant les deux années (avril 93-juin 95) que réclamait le parachèvement de cet ouvrage pharaonique de 1500 pages.

Durant ce laps de temps, outre le Colloque de Vaalbeek (10-13 novembre 94) et le Colloque de Dijon (21-22 avril 95) organisé par Alain LAROME, j’assumai la direction scientifique d’une émission télévisée intitulée : « Œdipe, devenir un homme », produit par TV5 Europe-Arte. Le document passa sur l’antenne en juin 95. J’acceptai aussi de faire plusieurs conférences, notamment au MAMAC (Musée d’Art Moderne et d’Art Contemporain de Liège) sur le thème « Art et Psychanalyse ». J’y faisais une référence particulière à SCHILLER, le premier poète philosophe à avoir introduit la notion de « Trieb » dans la langue philosophique.

Au Congrès de Budapest, il avait été décidé que le 14ème Congrès de la SIS aurait lieu à Memphis. Dietrich BLUMER s’était porté candidat pour le mettre sur pied. A la fin de l’année 95, Dietrich fit savoir qu’il n’était pas en mesure d’honorer son engagement. Par chance, au même moment, Danuta SALETNIK  annonça qu’elle serait heureuse d’accueillir le Congrès à Cracovie. Il fut donc convenu que le 14ème Congrès se tiendrait à Cracovie du 13 au 16 août 96. Comme d’habitude, Monique et moi prîmes en main la partie logistique de l’organisation (annonces, inscriptions, réservations d’hôtel, agences de tourisme etc).

A la fin du mois de juillet 96, je fis une promenade en vélo au cours de laquelle je dus mettre pied à terre chaque fois que la route montait légèrement. A posteriori je dus me rendre à l’évidence : depuis le début de l’année 96, j’avais eu plusieurs crises d’angine de poitrine. Comme les crises survenaient régulièrement sur le trajet qui menait à l’auditoire où je donnais mes cours, j’avais mis cela sur le compte du trac de l’acteur qui monte en scène. En matière de santé, les médecins se mentent à eux-mêmes avec une mauvaise foi crasse, raison pour laquelle beaucoup décèdent avant l’âge. Le 31 juillet 96, je téléphonai à un ami cardiologue. Le diagnostic était sans appel. Trois jours plus tard, je subissais une coronarographie au CHU du Sart Tilman. Sur l’écran géant, je pus constater de mes propres yeux l’état déplorable de mes artères coronaires. Schrecklich ! Je fus opéré à cœur ouvert et subis un triple pontage le 13 août 96, le jour même où j’aurais dû présenter ma communication à Cracovie. J’ai émergé du coma postopératoire avec un sentiment de rage haineuse dirigé contre l’Université de Liège. Je la rendais responsable de mon malheur. Je ne pensais qu’à une chose : démissionner. Au fond de moi, je savais que j’étais seul responsable. Mon p+ ! avait basculé en p- !!.

Après six semaines de convalescence, je repris mes activités habituelles. En apparence, rien n’avait changé mais quelque chose en moi s’était brisé. Mon image du corps était profondément altérée. Superman était devenu quadriplégique. La tête était intacte. Je continuais à analyser, enseigner,  écrire, et j’incitais mes disciples à faire de même. A l’occasion du Colloque de Dijon organisé par la « Société Française du Rorschach et des Méthodes projectives » (16-17 mai 98), je fis paraître une brochure intitulée « Mélanges Cliniques » où figuraient des articles szondiens rédigés par d’anciens élèves.

Je participai au 15ème Congrès International de la SIS à Louvain-la-Neuve (15-17 juillet 1999) avec une longue communication intitulée « Fondements métapsychologiques du schéma pulsionnel de SZONDI ». J’étais si fatigué qu’au lieu de traiter du sujet annoncé, trop long et trop ardu pour un public venu en majorité des pays de l’Est, je me lançai dans une apologie  improvisée et enflammée de l’œuvre de SZONDI, après quoi je rentrai chez moi et dormis 48 heures d’affilée.

Depuis mon opération, j’avais rédigé cent fois ma lettre de démission. Cent fois je l’avais déchirée. J’étais comme la baleine qui remonte à la surface pour respirer un grand coup et replonger dans l’élément marin pour y trouver sa nourriture. Mais j’étouffais de plus en plus et je me nourrissais de moins en moins. Le 3 avril 2000, je glissai mon ultime lettre de démission dans la fente d’une boîte au lettres. Trois jours plus tard je reçus un mail en provenance du Secrétariat du Recteur de l’Université. Impossible d’être plus laconique : « Démission acceptée. Prière fixer date départ ». Je répondis aussi brièvement : « 30 septembre 2000. » J’avais imaginé que le Recteur aurait pu refuser ma démission ou, au moins, m’en demander les raisons. Bernique ! Je n’étais qu’un petit pion sur l’échiquier. J’étais vexé. Ma colère passa dans mes rêves. Si la réalisation de mon désir meurtrier n’avait pas été hallucinatoire, le Recteur serait aujourd’hui mort et enterré.

Cette année-là, les mémoires szondiens furent particulièrement nombreux et de qualité supérieure. J’étais conscient de quitter le navire au moment où ce que j’avais semé produisait la meilleure récolte mais j’avais trop dépassé la limite de mes forces pour revenir sur ma démission. Celle-ci fit tache d’huile. Ma collègue Marianne DEBRY, Professeur de Psychologie de l’Enfant, remit sa démission la semaine suivante. Mon ami Etienne DESSOY aurait fait de même s’il en avait eu la possibilité matérielle.

Le département clinique de la Faculté de Psychologie fut décapité à la grande joie des cocos et au désespoir de beaucoup.

 

  1. Les séminaires de la Citadelle.

A peine avais-je quitté l’Université que je fus relancé par d’anciens élèves. Josiane DETHISE et Marcel CASTELEYN furent particulièrement pressants. Ils voulaient que la flamme szondienne continuât de brûler à Liège. J’acceptai d’animer un séminaire bimensuel.

Les séminaires szondiens du CHR de la Citadelle étaient nés. Une vingtaine de fidèles y participèrent régulièrement jusqu’en juin 2005. Le premier groupe fut rejoint dès 2001 par Patrick DERLEYN et son équipe de psychologues des établissements pénitentiaires. En 99 et 2000, j’avais donné des conférences destinées aux psychologues de prison à l’initiative du Ministère de la Justice. Ce fait explique l’intérêt soulevé pour le test et la théorie szondienne chez ces psychologues. C’est aussi la raison pour laquelle la moitié des cas présentés furent ceux de personnes emprisonnées. Peu importait à partir du moment où le but visé n’était pas d’établir un diagnostic psychiatrique mais de dégager la dynamique pulsionnelle d’un sujet et de s’interroger toujours à nouveau sur le sens des signes révélés par le test.

J’avais une trop longue pratique de ce type de séminaires pour ignorer à quel point ils peuvent être stériles. Aussi, dès le départ, je mis au point un « modus operandi » qui devait rester immuable :

  1. Un « séminariste » me fait parvenir les choix bruts d’un test au moins quinze jours avant la réunion.
  2. Les choix bruts sont traités par le logiciel mis au point par Karl LOUVET[14].
  3. Je rédige une interprétation très succincte « en aveugle ».
  4. J’envoie le document à tous les affiliés par Internet.
  5. Le jeudi à 18h, la réunion débute par une interprétation aussi fouillée que possible des données du test. Les singularités révélées par le test font l’objet d’une mise au point théorique susceptible de relancer la réflexion sur la spécificité de l’outil szondien.
  6. La personne qui a fourni le test raconte l’histoire du sujet qu’en principe elle connaît bien ( Il n’est pas question de présenter un cas à propos duquel les données cliniques sont insuffisantes ou douteuses).
  7. La discussion reprend en tenant compte des données cliniques. Les interprétations faites en aveugle sont critiquées au regard des données cliniques et vice versa.
  8. Je rédige un compte rendu aussi complet que possible de la séance de séminaire, j’y ajoute éventuellement des commentaires ou des réflexions que je me suis faites après coup.
  9. J’envoie ma copie à tous les affiliés. Ceux qui le souhaitent peuvent ajouter leurs propres commentaires et les envoyer par le net à tous les participants.

Cette formule a permis que 65 personnes reçoivent 2 fois par mois un rapport circonstancié de tous les séminaires. Au printemps 2005, le séminaire du CHR-Citadelle avait accouché de 88 protocoles complets totalisant plus d’un millier de pages qui, secret professionnel oblige, ne seront jamais publiées. Les protocoles dorment dans le disque dur de mon PC[15].

Les crises d’angor qui avaient disparu depuis mon opération en août 96 ont fait leur réapparition au début de l’année 2005. L’épreuve d’effort a fait apparaître des signes d’insuffisance cardiaque à l’ECG. En juillet 2005, la coronarographie a montré que deux des trois pontages étaient complètement obstrués. Tout effort physique un peu poussé, toute émotion un peu forte me gratifie d’une crise d’angor. Me voilà donc condamné à vivre au ralenti, à dix minutes du CHU où j’ai de grandes chances d’atterrir à nouveau un jour ou l’autre.

J’ai dû sacrifier les séminaires de la Citadelle en juillet 2005.

 

  1. Zürich 2002.

Du 1 au 3 novembre 2001 s’est tenu à Vaalbeek le 6ème Colloque du CEP. Comme je disposais d’une matière suffisante, grâce aux derniers mémoires que j’avais patronnés avant de quitter l’Université, j’ai confectionné le numéro 8 des « Cahiers du CEP » pour qu’il soit disponible dès l’ouverture du Colloque. Toutes les autres communications ont paru dans le numéro 9.

Le 16ème Congrès de la SIS s’est tenu à Zürich du 1 au 3 avril 2002. SCHOTTE avait reçu le Prix SZONDI 2002. Il lui fut remis à l’occasion du Colloque. Le 2 avril, je prononçai l’allocution d’hommage en son honneur. J’avais du mal à contenir mon émotion. J’étais heureux d’avoir été choisi pour faire son éloge. Entre lui et moi, la relation avait toujours été sans nuages. Cela faisait trente ans que nous nous épaulions l’un l’autre, lui le théoricien génial, moi l’empiriste scrupuleux. J’étais malgré tout un peu triste du fait que la discorde entre SCHOTTE et mes amis du CEP persistât.

Je n’étais plus allé à Zürich depuis 1988. J’eus l’heureuse surprise de constater que l’atmosphère, au sein de l’Institut, avait complètement changé. L’ambiance de conspiration qui régnait autrefois dans ces lieux à la fin des années 80 avait disparu. L’Institut Szondi où j’avais vécu des heures exaltantes lors de mon séjour d’un mois en juillet 75, avait survécu aux intrigues de palais.

A la Toussaint 2004, le CEP choisit d’organiser son 7ème Colloque à Gent, à l’Institut GUISLAIN, à un jet de pierre de la demeure de SCHOTTE. Celui-ci y vit une provocation. L’intention des membres du CEP était toute autre. C’était une invitation à renouer le dialogue.

Je fis une communication très technique, ethnologiquement orientée, sur la dimension m du Contact. Mon état de santé ne me permettait pas de participer au colloque dans sa totalité. Je rassemblai les communications produites à Gent pour en faire le 10ème « Cahier du CEP » qui parut en janvier 2005.

 

  1. Derniers devoirs.

En 1996, un ancien étudiant de SCHOTTE, Alberto PERALTA, originaire de la République Dominicaine, m’avait sollicité en tant que promoteur d’une thèse qui s’intitulerait : « Une thèse pour introduire le Problème Structural de la Perceptanalyse ».

Il ressuscitait, à un niveau théorique, les problèmes qui m’avaient préoccupé tout au long de ma thèse sur la confrontation entre Szondi et Rorschach. Ma thèse lui servait en quelque sorte de point d’appui pour sa réflexion théorique. Son travail, très fouillé, mais essentiellement fondé sur une revue bibliographique exhaustive des épigones de Rorschach, aboutissait à un enrichissement réciproque des théories implicites relevées en filigrane chez SZONDI et RORSCHACH. Après dix années de cogitations intenses, il finit par défendre sa thèse, le 13 juillet 2006, dans la salle de conférence de l’Institut de Psychologie de Liège. Alberto PERALTA obtint la plus grande distinction. Jacques SCHOTTE faisait partie du Jury. Son infarctus du cervelet lui rendait la marche extrêmement pénible. En s’appuyant sur mon bras, il mit vingt minutes pour parcourir les 200 mètres qui séparaient ma voiture de l’entrée de l’Institut. C’est la dernière fois que nous nous vîmes.

 

  1. Heureuses surprises.

Le 5 janvier 2008, le facteur me remit un pli qui émanait de l’Institut SZONDI. Je pensai que je n’avais pas payé ma cotisation en 2007 et qu’il s’agissait sans doute d’un rappel.

Ce n’était pas cela. La lettre, signée par Alois Altenweger et Esther Genton-Meyer, m’annonçait que j’étais Lauréat du Prix SZONDI 2008. Je ne pouvais pas rêver plus merveilleuse étrenne. SZONDI m’avait « reconnu » dans sa lettre de 1971. Aujourd’hui, près de 40 années plus tard, j’étais « reconnu » par la Fondation. Je ne pouvais pas rêver mieux que cette double reconnaissance.

Le 2 février 2008, Patrick DERLEYN m’annonça qu’il mettait la dernière main à son livre « Manuel Théorique et Pratique du Szondi ». C’est un livre que nous avions projeté d’écrire ensemble. J’étais heureux qu’il ait pris l’initiative de prendre les devants et de ne pas m’attendre. Il se conduisait avec moi comme je m’étais souvent conduit avec SCHOTTE, me prenant la plume des mains. Il a bien fait. Par expérience, je sais qu’il est quasi impossible d’écrire en collaboration avec quiconque. « Le style c’est l’homme » a dit LINNÉ, et pas plus que deux hommes ne peuvent être mélangés en un seul, deux styles ne sauraient être mixés. J’étais fier aussi parce que, après Karl LOUVET, Patrick DERLEYN n’avait pas craint d’utiliser les notes de mes cours et séminaires pour produire un livre personnel. Puisque je me refusais à associer mon nom au sien dans le titre du livre, il me demanda d’en écrire la préface, ce que je fis avec plaisir. Le livre va paraître incessamment aux Editions HAYEZ à Bruxelles.

 

Jean Mélon

Plainevaux, le 8 août 2008

 

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[9] SZONDI est né le 3 mars 1983 à Nitra, petite ville de l’actuelle Slovaquie, proche de la frontière hongroise.

[10] Nous, c’est-à-dire Philippe LEKEUCHE, Jean Marc POELLAER, Jean Pierre VAN MEERBEEK, Jean KINABLE, Henri VANDERSCHELDEN et moi-même, rejoints plus tard par Robert MAEBE et Marc LEDOUX.

 

[14] Karl LOUVET nous a rendu des services inestimables. C’est lui qui a construit le logiciel qui nous permet d’archiver les données du test et de les traiter de multiples manières, notamment sur le plan statistique.

En 1998, il a produit une somme de 330 pages où très modestement mais dans le style envolé qui est le sien, il a rassemblé  les  notes de cours et séminaires que j’ai donnés à l’Université de Liège entre 93 et 98. Ce texte, publié sur le web a fait l’objet d’une traduction en anglais ([email protected]).

[15] Ce matériel est à la disposition de toute personne intéressée à condition qu’elle s’engage à n’en faire aucun usage autre que scientifique dans le respect absolu du secret professionnel. Sont également disponibles la plupart des données brutes des tests qui ont servi à la réalisation  des mémoires de fin d’étude de mes étudiants.