Révision de la doctrine szondienne des pulsions

1.      Le problème structural de la  Schicksalsanalyse.

La théorie szondienne, dans sa version originale, soulève inévitablement le scepticisme sur plusieurs points, en particulier sur la thèse selon laquelle l’hérédité psychique reposerait sur huit paires de gènes allèles. Chacun sait combien cette thèse apparaît invraisemblable au regard des conceptions de la génétique moderne.

Accorder crédit malgré tout à la théorie szondienne suppose qu’on la perçoive et qu’on l’aborde sous un jour nouveau et que l’on en fonde la validité sur d’autres arguments.

C’est là précisément que réside l’originalité de la démarche de Jacques Schotte. L’abord original par lequel il a entrepris d’explorer la Schicksalsanalyse a été exposé pour la première fois dans l’article intitulé : « Notice pour introduire le problème structural de la Schicksalsanalyse », paru en 1964, et rédigé à l’occasion du soixante-dixième anniversaire de Szondi.[i]

Schotte met entre parenthèses les lacunes, contradictions, préjugés et invraisemblances qui pullulent dans la théorie génique de Szondi et considère le schéma pulsionnel comme une structure , ce que Szondi avait fait le premier sans doute, mais sans vraiment se soucier de la justification épistémologique de son point de vue effectivement structural. En procédant de la sorte, Schotte renverse les termes du problème ; il se demande : de quoi le schéma pulsionnel est-il l’expression ? On verra que la réponse ne s’exprime pas en termes de gènes, mais en termes de catégories existentielles.  Mais il faut d’abord parcourir la « Notice » pour seulement commencer à le découvrir.

Voyons sommairement comment Schotte aborde et décrit les propriétés structurales du schéma pulsionnel.

Schotte constate que, dans l’ensemble de son oeuvre, Szondi a énuméré et recensé les pulsions, les besoins, les couches de l’inconscient, etc…

Le problème essentiel de la Schicksalsanalyse se pose au travers de ces énumérations qui sont présentées comme closes.

Dès lors, dit Schotte, « se pose la question du caractère d’accomplissement, et comme de perfection interne, de l’énumération. »[ii]

Ces énumérations concernent les radicaux du Triebsystem : les facteurs et vecteurs pulsionnels.

C’est la clôture de l’énumération des facteurs et vecteurs pulsionnels, et leur présentation dans le tableau de protocole du test, qui confère au schéma pulsionnel son caractère de structure.  Désormais, chaque facteur, chaque vecteur, chaque constituant du tableau se définit par rapport aux autres :

« plus rien n’a d’existence autonome, tout est reconstitué en et par des réseaux de relations significatives : nous venons de quitter le régime dans lequel les maladies mentales sont considérées « partes extra partes »,  pour l’articulation d’une structure unique dont l’ensemble les recoupe et non plus les regroupe. »[iii]

Par la grâce de la mise en tableau, chaque constituant reçoit, outre sa signification propre, une valeur de position dans l’ensemble du schéma.

Schotte fait un pas supplémentaire en avançant l’idée que la mise en tableau des maladies mentales au moyen du schéma opère un « passage des classes aux catégories ».

Chaque vecteur serait à comprendre, non pas comme une classe, mais comme une catégorie de pensée et d’être, ayant une signification existentielle.

Si les classes renvoient manifestement aux entités nosologiques de la psychiatrie classique, les catégories sont celles de l’existence, de l’être-homme en tant qu’homme, et comme telles , communes à tous et à chacun. Tout le monde n’est pas déprimé mais tout le monde est confronté aux problèmes de la perte, de la mort, de la « facticité » de l’  « être-là » (Dasein), de la « finitude » etc. La dépression fait partie des classes nosographiques classiques. La question de la perte fait partie des catégories existentielles. Il n’y a rien qui ne puisse être perdu.

A l’instar des existentiaux de la logique médiévale, les catégories sont des notions transcendantales ou des « universaux ».

Quel type d’arguments apporter pour appuyer l’affirmation qu’il s’agit effectivement de catégories, au sens qui vient d’être défini ?

La première indication d’un principe réflexif, de l’existence d’une autoapplication des catégories à elles-mêmes, est donnée dans le fonctionnement même du test. Le test est fait de la matière psychiatrique elle-même en tant qu’elle soulève, de manière aiguë, des problèmes typiquement humains, et le sujet va se les appliquer à lui-même.

Ceci a un corollaire extrêmement important sur le plan clinique : proposer le test de Szondi à un sujet, c’est lui proposer d’être lui-même le critère de validité des réponses qu’il donne. C’est le sens même du concept de choix dans la théorie szondienne. C’est également ce que Schotte veut souligner en montrant que la propriété de réflexivité concerne avant toute chose le matériel même du test.  Le sujet se choisit au travers des catégories proposées, qui sont limitées d’une part et qui d’autre part interagissent constamment comme interagissent les organes du corps, le cœur avec le rein, le cerveau, le foie etc…

  1. La lecture ordonnée des vecteurs et la dimension génétique

A propos des modalités temporelles, nous allons rencontrer une présentation de l’ordre des vecteurs qui ne correspond pas à celui du schéma lui-même tel que Szondi nous l’a livré. Effectivement, Schotte introduit une lecture ordonnée des vecteurs selon la formule : C ; S ; P ; Sch.

Ce nouvel ordonnancement permet une lecture génétique du schéma.  Les matériaux les plus significatifs pour cette lecture génétique sont empruntés par Schotte à la théorie psychanalytique.  Les phases du développement de la libido selon Freud en sont une première version : oralité et facteur « m », analité et facteur « d » ; stade sadique-anal et moteur et facteur « s », stade phallique et uréthral et vecteur P. Ce rapprochement, ou ce recouvrement, avait déjà été fait par Szondi.

Une seconde version consiste à interroger les modes fondamentaux de relation à autrui, perspective qui n’est d’ailleurs déjà plus exclusivement génétique.  On peut alors parler des relations de type maternel pour C, des relations de type fraternel pour S, des relations de type paternel pour P.

Enfin, les Complexes fondamentaux tels qu’ils ont été formulés par Lacan[iv] permettent un rapprochement génétique déjà plus systématique avec les vecteurs : le sevrage serait à rapprocher de C, l’intrusion de S et l’Oedipe de P. Au vecteur Sch correspond alors le complexe de castration qui « met en jeu l’identité et l’intégrité même de l’individu dans son incarnation ».

3.      La patho-analyse

Schotte a intitulé son cours de questions approfondies de psychologie clinique 77-78 : «  La nosographie psychiatrique comme patho-analyse de notre condition ».  Le but du présent chapitre est de faire une analyse sommaire de cette formule, en montrant la place que tient le schéma pulsionnel dans ce projet.

Selon la perspective freudienne, la maladie mentale peut être considérée comme un révélateur de la structure de la condition humaine.  Freud a utilisé l’image du cristal qui se brise pour indiquer ce principe :

« Là où la pathologie nous montre une brêche ou une fêlure, il y a peut-étre normalement un clivage. Jetons par terre un cristal, il se brisera, non pas n’importe comment, mais suivant ses lignes de clivage, en morceaux dont la délimitation, quoique invisible, était cependant déterminée auparavant par la structure du cristal ».[v]

Selon ce principe, le pathologique révèle donc la structure du normal. C’est ce que Schotte appelle la patho-analyse.

Ayant découvert dans l’oeuvre même de Freud le principe de la patho-analyse, il reste à examiner l’apport spécifique de Szondi quant à cette problématique.

Avec les recherches généalogiques, Szondi envisage un champ qui dépasse largement le domaine psychiatrique, puisqu’il prend également en considération la plupart des maladies organiques, les choix professionnels , les choix  en amour et amitié et, in fine , les modalités du mourir..

Lorsque Szondi construit le test, destiné à remplacer les études généalogiques trop longues à mener, il opère une sorte d’échantillonnage parmi les physionomies présentées par les malades mentaux.

Si Szondi déclare ne pas savoir si son échantillonnage est exhaustif quant à l’éventail des maladies mentales possibles, par contre il a toujours présenté le résultat de cet échantillonnage comme un « système » pulsionnel, en ce sens que chaque entité nosographique retenue est insérée dans un jeu de relations avec l’ensemble des autres.

C’est là que réside l’apport propre de Szondi par rapport au principe du cristal de Freud : les maladies mentales susceptibles de révéler la structure de la condition humaine sont présentées sous forme d’un système, avec toutes les qualités propres à tout système et d’abord le fait qu’un système est plus que la somme de ses parties constituantes. Pour exprimer cette idée, Szondi a utilisé l’image du spectre des couleurs :

« Un système pulsionnel doit nous donner une vue synthétique de tout l’ensemble de la vie pulsionnelle comparable à l’impression globale que nous donne la lumière blanche, mais il doit également permettre d’étaler ce « spectre » des pulsions tout comme la lumière est décomposable en ses couleurs ».[vi]

Pour justifier qu’il s’agit aussi d’une analyse des dimensions constitutives de l’existence humaine, il faut expliciter à présent comment le schéma pulsionnel est susceptible de s’accorder à un travail d’analyse plus anthropologique.  C’est ce que montre la lecture triadique du schéma pulsionnel.

4.      Une lecture triadique du schéma pulsionnel.

Dès la « Notice », complémentairement à l’idée d’une lecture ordonnée des vecteurs, apparaît la notion d’une lecture triadique du schéma, obtenue par le rapprochement des vecteurs S et P, constituant ensemble le second temps de la triade.

Schotte emprunte l’idée des triades à la phénoménologie de Deese[vii] qui tente de ressaisir dans différentes directions ce qui fait le mouvement même de l’existence humaine.  On peut citer en exemple de ces triades, la marche, le jet et le saut ; le dire, le discourir et le parler ; la force (Kraft ) la violence (Gewalt) et le pouvoir (Macht).

Quelques autres triades particulièrement significatives ont été dégagées par Schotte dans le contexte du rapprochement avec le schéma pulsionnel : la triade « base, fondement, origine » ressaisit respectivement : à la base, le monde de la mère et le rapport que chacun entretient avec ce registre ; au fondement, le monde du père ou la question d’une explication conflictuelle avec le père et les frères – pairs ; à l’origine, le vouloir-vivre du sujet lui-même, que ni le père ni la mère ne peuvent donner. L’origine est déjà à l’origine de la base et du fondement. Si on prend la comparaison avec la construction d’un bâtiment, la base est ce qui se trouve au niveau du sol, le fondement désigne la fondation cachée, l’origine renvoie au projet même de l’architecte ou du maître d’oeuvre. On saisit fort bien au travers de cet exemple le statut paradoxal du troisième terme de la triade – correspondant au vecteur du Moi -, qui se révèle être le premier à mesure que l’investigation progresse d’un terme vers le suivant. A l’origine de Versailles, il y a le désir du Roi Soleil.

Mais quelle est la signification générale des trois termes qui apparaissent dans chacune des triades ? On peut tenter de le saisir en s’appuyant sur le concept d’intentionnalité, concept-clé de la phénoménologie husserlienne, et à peu près synonyme de transcendance ou d’être-au-monde , car dit Schotte :

« La vie intentionnelle, qui est la notion chez Husserl qui correspond à ce que Freud appelle la vie pulsionnelle et Heidegger l’être-au-monde ou dans-le-monde, peut se vivre de trois façons, selon trois accentuations possibles ».[viii]

La première accentuation, correspondant au premier temps des triades, fait porter le mouvement intentionnel (ou existentiel, ou pulsionnel) sur le monde lui-mème. C’est l’accentuation noématique. La seconde accentuation porte sur le pôle de l’actant ou du sujet, qui se distingue activement du monde et s’oppose à lui.  C’est l’accentuation noétique. La troisième accentuation porte non plus sur le noème ou sur la noèse, mais sur leur rapport même.  L’accentuation porte ici sur l’être-dans-le-monde comme tel. Transposée au niveau du schéma pulsionnel, cette structure ternaire engendre la distinction entre deux sens de lecture: le premier qui va de C à Sch représente le point de vue ontique ou génétique , le second qui part de Sch représente le point de vue ontologique, qui place en première position le problème de l’origine et du rapport à soi.

Dans le cadre de la lecture triadique du schéma, la perspective génétique (ontique) est toujours imbriquée avec une perspective non-génétique, soit une perspective ontologique (structurale).

5.      Les circuits pulsionnels

En 1975, Schotte propose de généraliser aux quatre vecteurs du schéma la notion de circuit pulsionnel que Szondi avait introduite pour le seul vecteur Sch.

Cette notion de circuit, chez Szondi lui-même[ix], renvoie à deux idées : d’une part, l’idée que la normalité ou la santé mentale est liée à une certaine mobilité de la vie pulsionnelle, par opposition à la pétrification dans certains clivages ou dans certaines structures rigides. D’autre part, la notion de circuit évoque l’idée d’un ordre de complexité croissanteentre les différentes fonctions du moi.

Le circuit du moi proposé par Szondi est le suivant :

 

Ce circuit est concrétisé par la marche d’un traitement analytique ou psychothérapeutique, et suppose que tout contenu psychique « est successivement traité dans la vie du moi selon l’ordre des fonctions dites de défense … ». Le contenu apparaîtrait d’abord sous forme projective, comme s’il venait de l’extérieur (p-), puis ferait l’objet d’une prise de conscience (p+) qui suscite une assimilation de cette représentation . Cette prise de conscience engendrerait à son tour l’introjection (k+) d’une partie des contenus assimilés par la conscience, et enfin, la partie qui n’est pas introjectée serait refoulée (k-), renvoyée dans un inconscient devenu secondaire.

Schotte remarque que cette conception n’est pas étayée par des résultats empiriques, et notamment par des données de type génétique. En effet, l’inflation « p+ » par exemple s’avère presque inexistante chez l’enfant, et apparaît surtout à l’adolescence, période où s’achève l’évolution génétique, dans la culture occidentale en tout cas.

Susan Deri (1949) avait déjà proposé un schéma évolutif qui allait dans ce sens. Elle faisait se succéder : Sch 0 – (nourrisson), + – (âge du non), ± – (Oedipe vécu dans le conflit), – – (période de latence), – 0 ( puberté, retour du refoulé,  Oedipe inconscient) et – + (adolescence). Toutes les études empiriques sur les tranches d’âge dans l’enfance et l’adolescence ont confirmé cette évolution.

Szondi lui-même avait, de manière latente peut-on dire, notre conception des circuits puisqu’il a toujours considéré que dans chaque vecteur, les réactions potentiellement les plus dangereuses étaient celles qui correspondent à la forme de clivage « diagonal », soit + – et – +. C’est dans ces cas qu’il parle de « clivage » (Spaltung), au sens où on l’entend habituellement en psychanalyse, et de désintrication pulsionnelle (Triebentmischung) tandis que l’intrication  (Triebvermischung) est plutôt rapportée au clivage horizontal ( + + et – – ), à propos duquel il  parle d’ « alliage » (Legierung). Pour le clivage vertical, il évoque l’ « isolation » (Isolierung) qui est le mécanisme obsessionnel par excellence. On sait que Freud associait la désintrication à la pulsion de mort et l’intrication à la pulsion de vie,  sans en faire cependant des équivalents.

Il faut sans doute se garder d’attribuer un sens univoque aux conceptions freudienne et szondienne de désintrication et d’intrication quoique sur ce point, à notre avis, c’est Szondi qui aide à comprendre Freud davantage que l’inverse. Ce sur quoi nous voulons attirer l’attention ici est le fait que la théorie des circuits, comme nous allons voir, permet de comprendre pourquoi le clivage diagonal est plus « dangereux » que le clivage horizontal ou que le clivage vertical : c’est qu’au niveau des circuits, le clivage diagonal associe les deux réactions les plus proches, soit les plus primitives (1 et 2 ), soit les plus évoluées (3 et 4). Par exemple S + – et S – + s’opposent comme hyperpassivité et hyperactivité, ou hyperféminité et hypervirilité, P – + et P + – s’opposent comme Caïn et Abel, fureur homicide et culpabilité-réparation,  C + – et C – + s’opposent comme hyperattachement et hyperindépendance, enfin Sch + – et Sch – + s’opposent comme pensée magique et pensée rationnelle, toute-puissance de la pensée et inhibition intellectuelle.

Schotte va donc proposer une autre formule de circuit pour le vecteur Sch, et ,en outre, généraliser cette notion de circuit aux quatre vecteurs pulsionnels.

a)      Les circuits vectoriels.

La formule proposée par Schotte s’exprime dans le tableau suivant :

A l’intérieur de chaque vecteur, un ordre de succession est introduit entre les quatre pôles constitués par les positions positive et négative de chaque facteur.

Les circuits introduisent une asymétrisation entre les deux facteurs de chaque vecteur. Désormais, il existe dans chaque vecteur un facteur dont la dialectique interne est médiatisée par l’autre. Le passage de la première position du circuit à la dernière se fait par l’intermédiaire du second facteur qui sert de médiateur ; les facteurs médiateurs sont donc : s, hy, k, d.

Médiateur veut dire que la solution du problème soulevé par les autres facteurs ( h, e, p, m) ne peut intervenir qu’au terme d’une négociation qui porte sur le terme  « moyen »  susceptible de résoudre le problème et sur les conditions qui régissent le recours à ce moyen. En termes pulsionnels, ceci veut dire que la tension générée par la pulsion ne peut trouver sa satisfaction que par la médiation d’un objet dont l’accès est soumis à certaines conditions. C’est pourquoi les facteurs médiateurs sont en rapport avec les questions indissociables de l’objet et de la Loi, les autres – que nous nommons « directeurs » faute d’un meilleur terme – étant en corrélation étroite avec les termes de source et de finalité pulsionnelles. Où l’on voit que nous retrouvons les quatre termes par lesquels Freud a défini la pulsion : source ( C ), objet ( S ), poussée- travail ( P ) et but ( Sch). En termes plus clairs : le travail du moi consiste à trouver l’objet « au moyen » duquel  pourra s’apaiser la tension générée par le besoin qui est lui-même sous-tendu originairement par les exigences du corps. Par exemple, le besoin d’amour (h+) qui est sous-tendu par le désir sexuel au sens commun du terme a comme finalité sa suppression (h-). Le médiateur est ici le rapport au corps, corps propre (s-) et corps de l’autre (s+), qui opère le passage, admirablement décrit par Platon dans le Banquet, de l’amour sensuel à l’amour spirituel.

Eu égard à la remarque précédente concernant le moyen terme, les circuits peuvent aussi être considérés comme introduisant la lecture triadique à l’intérieur de chaque vecteur. Chaque circuit est donc le reflet de l’ensemble du schéma.

Enfin, les circuits introduisent une dimension temporelle dans la lecture du schéma et des positions, là où Szondi en avait proposé un ordonnancement exclusivement spatial.

La lecture génétique que nous envisageons est évidemment une exploitation de cette dernière propriété.

b)      La « Table de Mendeléev ».

Si chaque circuit est le reflet de l’ensemble du schéma, réciproquement, la lecture triadique, qui repose sur l’ordre « C/S-P/Sch », se trouve complétée et enrichie, l’ensemble du schéma se prêtant désormais à une lecture en circuit. Cela signifie que les relations que les vecteurs entretiennent entre eux dans le schéma sont homologues aux relations qu’entretiennent entre elles les positions à l’intérieur d’un vecteur.

Par exemple, pour le vecteur S, le circuit h+/ s- > s+ / h- est homologue du circuit C/ S>P/Sch.

On aura remarqué que nous utilisons volontiers le terme « position »,  et ce dans le même sens que Mélanie Klein, au lieu du terme de « tendance » prôné par Szondi. Le terme de « position » évoque d’une part la notion de pose- mais aussi de pause – au sens d’un arrêt de mouvement, d’une stase libidinale non dépourvue de signification structurale ; d’autre part, la position peut être envisagée dans le sens d’un positionnement, subi ou agi, au regard de la structure. C’est donc la prise en compte du point de vue structural qui nous a conduits, pour ainsi dire naturellement, à préférer le terme de « position ». Mais c’est aussi la référence au fantasme, comme on le verra plus loin, qui a induit ce glissement conceptuel. En effet, dans le fantame, le sujet occupe une certaine « position », active, passive ou moyenne-réflexive, voire aucune position (  autant d’éventualités possibles à quoi correspondent respectivement les tendances +, -, ± et 0) . Ce n’est pas un hasard si le terme de position est d’abord apparu chez un auteur comme Mélanie Klein pour qui la réalité fantasmatique pèse d’un poids particulièrement lourd.

L’introduction des circuits fait du schéma pulsionnel une structure à deux niveaux, caractéristique qui se révèlera fondamentale pour nos développements futurs.

Le double niveau des circuits permet d’introduire les 16 positions pulsionnelles dans un tableau à double entrée, qui les présente en séries (C, S, P, Sch) et en niveaux (1, 2, 3, 4), évoquant l’analogie avec le tableau périodique des éléments conçu par Mendeléev.

1                 2                 3                 4

C              m+              d-                d+               m-

S               h+               s-                s+                h-

P               e-                hy+             hy-              e+

Sch           p-                k+               k-                p+

c)      Description des quatre niveaux des circuits

Tentons maintenant de décrire brièvement les caractéristiques des différents niveaux représentés par les colonnes du tableau, et supposés se trouver dans un ordre de complexité croissante.

  • Niveau 1 ( m+, h+, e-, p-).

Le niveau 1 concerne un sujet essentiellement dépendant, à tous points de vue, tributaire de ce qui se passe dans son environnement,  par conséquent susceptible d’être facilement frustré si l’entourage ne répond pas à son attente.

  • Niveau 2 (d-, s-, hy+, k+).

Les secondes positions des circuits correspondent au moment de « rebroussement autoérotique dans le fantasme ». C’est un moment scopique, spéculaire, imaginaire, où, à l’instar de ce qui se passe dans le rêve, le sujet se voit – et se pose – lui-même dans la scène où il s’apprésente l’objet de son désir. En ce sens, le niveau 2 signe une première autonomisation par rapport aux positions précédentes, puisque l’objet y est représenté ; il y a un objet qui fonctionne comme médiateur entre le sujet et l’autre ; demande et désir commencent à trouver forme et formulation. C’est  par exemple ce qu’on observe dans le passage de l’oralité à l’analité : un objet intermédiaire est introduit qui peut devenir le support de transactions multiples, dont il résulte qu’ une première différenciation entre moi et l’autre commence à poindre.

Si au niveau 1 prévaut l’idée d’environnement ou de milieu , au niveau 2 apparaît la notion d’ objet, en particulier de cet objet – le premier dans l’ordre ontique – qu’ est le corps propre perçu comme totalité objectivée dans le champ visuel , point d’origine de l’image inconsciente du corps, ce qui souligne la dimension essentiellement imaginaire de la catégorie de l’objet, relativement indépendante de son référent réel. Cette position peut être définie comme « perverse » ou «  autistique », au sens structural des termes.

  • Niveau 3 ( d+, s+, hy-, k-).

Au niveau 3, le sujet s’arrache à l’autocomplaisance de la position 2, sous l’impact de la loi : privation et interdiction. Le passage de 2 à 3 met en jeu une opération de négation des investissements d’objets conçus dans la position deuxième où prévaut la dimension fantasmatique. Le contre-investissement donne accès à des objets extérieurs, cette fois réellement autres. Ce contre-investissement de la réalité extérieure conditionne la consolidation du refoulement et la constitution de l’inconscient comme réservoir des désirs « condamnés », comme on peut dire d’une porte qu’elle est condamnée : « off limits », interdiction d’aller plus loin  La position 3 est la position «  névrotique », légaliste-réaliste.

  • Niveau 4 (m-, h-, e+, p+).

Le niveau 4 marque l’entrée en scène du sujet en première personne : sujet autopositionné, sujet en projet,  sujet désirant, s’appropriant une parole et une pensée personnelles et s’affirmant par là même en son nom propre.

C’est le temps de l’autonomisation maximale du sujet, autonomisation qui prend une tournure pathologique si elle est corrélative d’une rupture avec l’environnement. Sur le versant positif, non pathologique, le niveau 4 est aussi potentiellement le niveau de la sublimation et de la création , voie ouverte ou offerte à qui projette d’être libre et responsable de son destin conçu comme histoire à faire.

  1. Les positions des circuits et les fantasmes originaires.[x]

Le problème posé par les fantasmes originaires est celui d’un noyau phylogénétique de l’inconscient, propre à l’espèce homme, et qui serait l’ équivalent de l’instinct animal :

«  Ce patrimoine instinctif constituerait le noyau de l’inconscient, une sorte d’activité mentale primitive… ».

Freud définit les éléments de ce patrimoine comme :

« … des schémas phylogénétiques que l’enfant apporte en naissant, schémas qui, semblables à des « catégories philosophiques », ont pour rôle de « classer » les impressions qu’apporte ensuite la vie ».[xi]

Comme Freud, nous pensons  que les fantasmes originaires sont  comparables à des instincts, bien qu’ils ne soient pas des déclencheurs de comportement préréglés, mais plutôt des ordonnateurs du désir humain, ou des« organisateurs », au sens que René Spitz a donné à ce terme. Les fantasmes originaires sont comme des sortes de matrices qui informent certaines excitations corporelles de telle sorte qu’elles sont traduites en manifestations pulsionnelles, et de là, en phénomènes psychiques. En abrégé, nous pourrions dire que les fantasmes originaires sont les médiateurs de la transformation du « Reiz » en « Trieb », de l’excitation  en pulsion.

Freud a reconnu quatre fantasmes originaires, sans toutefois en clôturer explicitement la liste : séduction, scène primitive, castration et régression intra-utérine.

Nous proposons l’idée selon laquelle il faut conférer aux gènes de la théorie szondienne un statut métaphorique. Ce que Szondi désigne par la notion de gène renvoie pour nous à ces catégories de l’inconscient que sont les fantasmes originaires. Ou bien, si on veut absolument rester fidèle à l’intuition  de Szondi, il faut considérer que les fantasmes originaires ont statut et  fonction d’ opérateurs intermédiaires autorisant que les charges pulsionnelles portées par les gènes soient élaborées à travers le fantasme, lequel subit également l’impact de l’histoire et de la culture, pour déboucher sur ce produit final qui sera le désir singulier de tout un chacun. Le fantasme est la fabrique du désir.  Ce que montre précisément le test, c’est le sens dans lequel s’oriente cette fabrication, ce sont les directions imprimées aux tensions pulsionnelles – peu importe leurs origines constitutionnelle, familiale, historico-traumatique ou culturelle – par les intentions de désir, et de défense, conscientes et inconscientes, du sujet.

Dès lors, s’opère le rapprochement suivant avec les vecteurs szondiens :

Vecteur C – régression intra-utérine

Vecteur S – séduction

Vecteur P – scène primitive

Vecteur Sch – castration.

 

Pour être complet, il faudrait expliquer comment les positions possibles du sujet dans le fantasme sont homologues aux positions pulsionnelles de chaque vecteur.

Un exposé exhaustif n’est toutefois pas nécessaire ici. Nous étudierons cette question à propos de chaque vecteur dans les chapitres suivants. Ce qui nous intéresse avant tout est de montrer que le processus de rapprochement avec le schéma procède d’une démarche immuable : la série des fantasmes est considérée comme close, et ceux-ci sont ordonnés en fonction de leur affinité avec chaque vecteur. Cet ordonnancement est supposé correspondre à une complexification croissante d’un fantasme à l’autre et d’un vecteur à l’autre.

Prenons par exemple la problématique de la loi, bien étudiée par Philippe Lekeuche[xii]. Elle est en principe caractéristique du vecteur paroxysmal mais elle doit aussi être abordée au travers de l’ensemble du schéma. Pour effectuer cette analyse, Lekeuche prend l’acception la plus large, la moins spécifique de la notion de loi, et propose la formule suivante : la loi pose des limites, la loi structure notre existence en la délimitant. Cette définition étant posée, il devient possible d’explorer au travers de chaque vecteur, sous quelles modalités différentes la loi peut poser des limites.

Au niveau du vecteur Contact : la limite est celle des cycles vitaux. Le respect de la rythmicité des cycles vitaux est ce qui rend possible le mouvement même de la vie. Qu’on songe simplement aux perturbations de l’humeur parfois très sensibles causées par les décalages horaires, mais aussi la prise de drogues, de  tranquillisants, les excès en tous genres etc. C’est une modalité de la loi qui s’applique au règne du vivant dans son ensemble.

Au niveau du vecteur Sexuel : la limite n’est plus dans le cycle, mais dans l’objet. Le corps de l’autre en tant qu’objet pose la limite qu’il me faut franchir si je veux avoir accès à ma jouissance. C’est une modalité de la loi qui est valable au niveau de l’espèce.

Au niveau du vecteur Paroxysmal :  la limite vient ici du tiers de la scène primitive ( le père en principe) , et le sujet est censé prendre sur lui , accepter et intérioriser , dans un mouvement réflexif , cette limite venant de l’autre. C’est une modalité de la loi qui trouve initialement son champ d’application à l’intérieur du cercle familial. La loi oedipienne qui interdit l’inceste et le meurtre en est le paradigme.

Au niveau du vecteur Sch : il s’agira d’être soi-même sa propre limite ou sa propre mesure. Ceci implique l’introjection de la limitation venue de l’Autre ( « Sois et ne sois pas comme moi », soit l’injonction paradoxale du Surmoi- Idéal du Moi telle que formulée par Freud ),  mais aussi la transgression nécessaire de cette limitation et l’ouverture à un devenir-soi personnel.

7.      Conclusions

Parmi les thèses et les propositions défendues par Szondi dans l’ensemble de son oeuvre, Schotte et l’école de Louvain ont privilégié l’élément considéré comme le plus fécond, à savoir le schéma pulsionnel.

Ce choix implique en fait une critique à l’égard d’autres aspects de l’oeuvre szondienne qui n’ont pas été retenus ni développés, en particulier la théorie des gènes et les propositions qui en découlent.

Pour Schotte, le schéma pulsionnel doit servir de support à l’élaboration d’une psychiatrie théorique systématique, d’une « pathoanalyse » ou encore d’une «anthropopsychiatrie».

En effet la « Notice » comportait davantage qu’un projet de théorie psychiatrique. C’est un projet de systématique des phénomènes humains . C’est dans la « Notice » qu’on trouve pour la première fois l’idée d’une lecture génétique du schéma, et par là, d’une systématisation des étapes du développement. C’est la théorie des circuits qui va fournir à notre projet de lecture généticostructurale du schéma une base précise : désormais, un ordre de succession est introduit entre les vecteurs et entre les positions.

Par ailleurs, la théorie des circuits révèle le pouvoir de svstématisation du schéma pulsionnel : comme on l’a vu à partir de l’exemple des fantasmes originaires, une mise en forme systématique des concepts essentiels de la théorie psychanalytique se révèle possible.

Réciproquement, ce travail de mise en forme systématique des concepts analytiques constitue un dévoilement progressif des fondements du schéma en un tout autre lieu que celui des gènes où Szondi les avait initialement cherchés.

C’est effectivement aussi en fonction de ce pouvoir de systématisation que le schéma pulsionnel sera utilisé dans nos travaux théorico-cliniques ; il n’est pas utilisé en tant qu’il apporterait des éléments originaux à une théorie du développement génétique.

Ce n’est d’ailleurs pas une théorie génétique.  Le schéma pulsionnel est utilisé en tant qu’il est présumé fournir un cadre de systématisation à une théorie du fonctionnement psychique, comme il est présumé en fournir à la psychiatrie, et aux concepts majeurs de la psychanalyse.

Le tableau suivant donne une idée des regroupements qui s’opèrent pour ainsi dire d’eux-mêmes à partir du moment où on les soumet à l’action de cet analyseur puissant qu’est le schéma szondien revu dans la perspective d’un structuralisme génétique.

Nous le livrons ici à  titre d’exemple mais aussi d’exercice propédeutique préparatoire aux développements qui suivent.

Le souci qui a présidé à la confection de ce tableau est celui de produire des séries de concepts homogènes dans le respect de leur niveau de complexité spécifique, afin que soit évité au maximum le danger de confusion non seulement sémantique mais aussi noétique.

 

 

PULSIONS ET SIGNIFIANTS VERBAUX

Ce dernier tableau correspond à l’exigence de désigner les multiples tendances pulsionnelles par un verbe plus ou moins spécifique et approprié, étant entendu que toute pulsion est active par définition (Freud) et que l’élément grammatical qui désigne l’action est le verbe.

Nous insistons encore une fois sur ce fait essentiel que dans le cadre de la théorie des circuits, la perspective génétique – ou ontique – ne doit jamais s’envisager de façon isolée ; elle est toujours imbriquée avec une dimension structurale qui renvoie au point de vue ontologique.

Il en découle que les moments significatifs d’une lecture génétique devraient correspondre point par point aux éléments de la structure. Chaque moment génétique essentiel doit aussi avoir une signification structurale. C’est cette double articulation qui fait la richesse du schéma pulsionnel réinterprété à la lumière de la théorie des circuits pulsionnels.

 

 

Bibliographie.

[i] Jacques SCHOTTE ( 1964) . Notice pour introduire le problème structural de la Schicksalsanalyse. Szondiana 5, pp. 114-201. Repris dans Jacques SCHOTTE. Szondi avec Freud. Sur la voie d’une psychiatrie pulsionnelle. Bibliothèque de Pathoanalyse. Bruxelles, De Boeck Université, 1990, pp. 21-75.

[ii] Ibidem, p. 147.

[iii] Ibidem, p. 155.

[iv] Jacues LACAN ( 1938). La Famille. Encyclopédie Française, 8, 40, 3-16, 1938.

[v] Sigmund FREUD (1932). Nouvelles conférences sur la Psychanalyse. Les instances de la personnalité. GW, 15, p. 64.

[vi] Léopold SZONDI (1947). Diagnostic expérimental des pulsions. Traduction française Ruth Pruschy. Paris, PUF, 1952, p. 1.

[vii] Alfred DEESE. Prénoménologue allemand qui n’a malheureusement produit aucun écrit.

[viii] Jacques SCHOTTE. L’analyse du destin comme patho-analyse. Notes de cours 1981. Page XIV, 7.

[ix] Léopold SZONDI (1963). Schicksalsanalytische Therapie. Bern, Hans Huber, 1963,  p. 391.

[x] Jean MELON(1979). Fantasmes originaires selon Freud et système szondien des pulsions. Psychanalyse à l’Université, 5, 20, 1980, pp. 673-680.

[xi] Sigmund Freud (1917). L’homme aux loups. GW, XII, pp. 155-156.

[xii] Jean MELON et Philippe LEKEUCHE (1982).  Dialectique des pulsions. Bruxelles, De Boeck Université, 3e édition, 1990, pp. 123-136.